Xavier, merci. Tout simplement, merci.

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16/09/2011 - ANTWERP - Davis Cup Bel vs AUST - M#1 - Xavier MALISSE - Andreas HAIDER-MAURER ©Philippe BUISSIN / IMAGELLAN

Un regard.
Chargé de larmes.
Deux regards.Xavier Malisse
Une multitude de regards.
Une jeune fille, à côté de moi. Elle pleure.


Elle ne doit pas avoir plus de quatorze ans. Elle est donc trop jeune pour avoir connu Xavier Malisse à sa meilleure époque.
Sa copine pleure aussi.
Comme sa maman. Comme pas mal de gens dans les tribunes. Comme Dominique Monami, la directrice du tournoi.
Comme moi. D’ailleurs.
Je ne pleure pas parce que Xavier Malisse arrête. La jeune fille non plus. Dominique non plus.
Je ne pleure pas parce que ce gaillard fabuleux met un terme à une carrière qui ne l’est pas moins.
Non, on pleure car Xavier se livre. Il se déshabille. Il se laisse aller. Pudiquement. Magnifiquement. Avec sa retenue habituelle. Mais il se laisse aller.
Il sait que c’est le moment.
Le moment de remercier son public. Le vrai, celui qui aime le tennis, qui comprend qu’un être humain, écorché par la vie, a le droit de péter de temps en temps un câble.
Ce public qui pardonne aux joueurs des moments d’humeur pour ne retenir que la générosité.
Malisse dit, entre deux larmes et sanglots : « merci. Merci public. Je sais que, parfois, en me regardant à la télé, vous vous demandiez ce que je faisais, mais, toujours, vous avez été là. »
Puis, la gorge nouée, il remercie sa famille, son frère Olivier, si discret, mais si présent et indispensable.
Ses oncles, ses tantes.
Et ses parents.
Son papa, qui lutte. Et sa maman, partie il y a trois ans.
« Tous les jours, je pense à toi, maman. »
Et d’ajouter, avec cette sincérité qui lui sied si bien : « les parents, profitez en bien, quand ils ne sont plus là, c’est trop tard. »
Xavier s’effondre dans ses mains. Il pleure. Il se laisse aller. Il laisse filer seize années de pression.
Seize années pendant lesquelles il sait qu’il n’a pas été compris par certains, malheureusement souvent ceux qui sont censés rapporter la réalité des choses.
Il sait qu’il n’a pas toujours réussi à communier avec le public.

Il profite donc, il savoure, il laisse parler les émotions. Mais il n’est pas dupe car, mâture, il fait la différence entre une émotion sportive et une émotion de vie.
« Aujourd’hui, dira-t-il plus tard à la conférence de presse, il s’agit des réelles émotions, celles des absences, des manques, des pertes. Sur un terrain, c’est différent. C’est autre chose, les émotions sportives sont faites de hauts. La vie et le sport, ce sont deux choses complètement différentes. Je ne les ai jamais mélangées. »
Formidable Malisse.
La jeune fille à côté de moi pleure encore. Elle ne sait sans doute pas ce que Xavier a traversé. Elle ne sait sans doute pas oh combien on a été injuste avec lui.
Mais elle s’en fout. Car, du haut de ses 14 ou 15 ans, elle sent les choses. Elle sent que ce gars est un nerf à vif. Qu’il est aussi généreux que colérique. Qu’il est aussi tendre que sont parfois surprenantes ses réactions.
Elle a compris qu’elle vivait un moment fort. Un de ces rares moments de fusion entre un homme qui s’en va et un public qui se rend compte d’une page qui se tourne.
Malisse est comme cela : entier. Il n’a pas toujours réussi à le dire mais il faut bien dire aussi que beaucoup n’étaient pas prêts à l’entendre.
Trop heureux de condamner un joueur qu’ils ne connaissaient pas. Qu’ils ne cherchaient pas à comprendre.
C’était pourtant évident que ce type était une pépite. Une pépite brute qui, c’est étonnant mais c’est ainsi, aurait perdu de son éclat si elle avait été polie.
« Avec tant de talent, il aurait pu être meilleur, ai-je souvent entendu ».
Meilleur ? Mais enfin, Xavier Malisse a été 19ème mondial. Pour ceux qui ne se rendent pas compte de ce que cela veut dire, je précise que le 19ème footballeur du monde joue sans doute à Chelsea ou à Barcelone. Etre 19ème mondial, en tennis masculin, c’est faire partie de l’élite.
Mieux : Xavier est resté dans le top pendant plus de douze ans et cela fait seize ans qu’il arpente le circuit.
Seize ans ! Lui que l’on disait fainéant, peu courageux, qui n’était pas motivé.
Il quitte le circuit à 33 ans après avoir réussi deux ou trois fois à revenir d’un enfer dont peu de gens le voyaient émerger.
Tout cela, je ne le dis pas à la jeune fille à côté de moi. Je la laisse à ses émotions.
Je la laisse savourer ce moment unique. Qui aurait mérité un stade plus rempli mais les 1300 personnes venues à Mons auront désormais un souvenir génial d’un homme qui ne l’est pas moins.
Xavier Malisse pleure. Le public pleure avec lui.
Xavier Malisse s’en va. C’est une page du tennis belge qui se tourne. Une page pas assez souvent lue. Une page pas assez appréciée.
Mais Malisse, comme les grands artistes, se fera mieux connaître quand il sera parti. Dans quelques années, on dira : « merde alors, quel talent il avait. Ce service, asséné on ne sait comment et qui faisait si souvent mouche. Cette capacité à accélérer de trois mètres derrière la ligne. Cette manière de jouer sur le gazon qui a fait de lui l’un des meilleurs spécialistes de la surface. Cette gouaille qui nous faisait pester et sourire. »
Moi, ce n’est pas le joueur qui va me manquer.
C’est l’homme.
Hier, pourquoi ne le dirais-pas ?, après la conférence de presse, j’ai été lui dire merci. On s’est regardé dans les yeux, en se serrant la main comme deux vieux potes qui se voient rarement mais s’apprécient fortement. On s’est parlé. Peu.

Ce qu’il ma dit m’est allé droit au cœur.
Mais plus que dans les paroles, tout était dans le regard.
Un regard qui m’a fait penser à celui que nous avions échangé, il y a plus de quinze ans, quand, à Wimbledon, en juniors, il s’était retrouvé seul sur un terrain annexe et qu’il cherchait un réconfort.
Ce jour-là, j’étais allé dans les tribunes et j’avais fait ce que l’on appelle du eye coaching pour ce gamin déjà boule de nerf, déjà terriblement talentueux.
Ce jour-là, déjà, Xavier m’avait touché au plus profond de moi.
Il était, déjà, cet être écartelé entre sa bonté naturelle et sa rage de bien faire.
Entre cet échange de regard des années 90 et celui d’hier, il y a une constante : Xavier n’a pas changé.
Il a mûri, il a grandi, il s’est fait un palmarès exceptionnel (oui, exceptionnel !).
Mais il est resté le même.
Je sais que l’on aurait aimé qu’il soit plus ceci, plus cela.
C’est idiot.
Xavier ne peut, ne doit pas changer.
Il doit, encore et toujours, suivre sa ligne.
Une ligne pas toujours rectiligne, pas toujours simple à décrypter.
Mais une ligne de vie. Cette ligne qui fait d’un homme une exception.
Et, comme toutes les exceptions, celle de Xavier n’est pas comprise par tous.
Mais, là aussi, on s’en fout. Ceux qui voulaient le comprendre l’ont compris depuis longtemps.
Les autres commencent déjà à se dire, depuis hier : « ouille, on s’est donc trompé sur toute la… ligne. »
Oui.
Mais peu importe.
Xavier, merci.
Tout simplement.
Merci.

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