Une diva, la preuve est faite, reste un être humain. Fragile et magnifique

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Naomi Osaka of Japan (R) and Serena Williams of the US meet at the net after their 2018 US Open women's singles final match on September 8, 2018 in New York. Osaka, 20, triumphed 6-2, 6-4 in the match marred by Williams's second set outburst, the American enraged by umpire Carlos Ramos's warning for receiving coaching from her box. She tearfully accused him of being a "thief" and demanded an apology from the official. / AFP PHOTO / Eduardo MUNOZ ALVAREZ

« David Goffin? Pfff, il manque vraiment de caractère, j’aimerais vraiment que, de temps en temps, il se révolte. Il y a deux ans, je pense, il a cassé une raquette au premier tour d’un tournoi et cela a lancé sa saison. Parfois, il est bon de faire baisser la pression. »

« Serena Williams? Pfff, quelle attitude de m… Elle se prend pour qui, cette joueuse? »

« Le tennis masculin? Pfff, un peu trop aseptisé. Il est loin le bon temps des McEnroe et Connors. Avec eux, au moins, on s’amusait. »

« Nick Kyrgios? Pfff, mais vous avez vu son comportement. C’est une honte pour le tennis. »

« Le tennis féminin? Pfff, c’est à peine si on connaît les joueuses qui gagnent les tournois du Grand Chelem, il n’y a plus de leader charismatique. »

« Maria Sharapova? Pfff, mais quelle diva celle-là. Je me demande vraiment pourquoi on l’a laissée revenir sur le circuit. »

Ah, le tennis. Qui, comme la vie, draine son lot de contradictions, de frustrations.

Je vais aller droit au but: évidemment que l’attitude de Serena Williams était excessive.

Mais voilà, c’est une femme passionnée, passionnante.

Extra-ordinaire, comme son palmarès.

Destructrice d’elle-même et des autres, comme son service.

Dominatrice comme l’ont été toutes les multi-multi-lauréates de Grand Chelems.

Vous pensez que Martina Navratilova n’était pas dominatrice?

Vous pensez que Steffi Graf n’était pas dominatrice?

Alors, oui, Serena est une ultra-dominatrice et elle le montre. Sur le court, elle est la patronne. Et, à 36 ans, elle veut encore et toujours écrire l’histoire.

Alors, oui, à un âge ou d’autres ont rangé leurs raquettes depuis deux lustres, malgré un compte en banque que ne nierait pas Bill Gates, malgré un accouchement très compliqué il y a un an, malgré un palmarès à faire pâlir toutes ses contemporaines, elle court, encore et toujours, derrière l’histoire, derrière la légende et, oui, elle veut au moins égaler le record de Margaret Court.

Alors oui, dans son antre de New York, là où elle croit qu’il ne peut rien lui arriver, elle ressent une pression énorme et elle s’emporte. Elle s’enflamme. Elle se fourvoie. Elle se trompe de chemin.

Et, aussi, surtout, elle se cherche une excuse car elle sent, face à cette Naomi Osaka, qu’elle ne peut pas gagner tant la Japonaise était incroyablement forte.

Alors, elle, LA Serena, pète un câble.

Elle a été coachée? Evidemment qu’elle a été coachée, enfin. Tout le monde est coaché. Toutes les joueuses du monde sont coachées. Mais le problème n’est pas là, le problème est dans sa réaction de petite fille qui sent qu’on va la priver de son jouet.

De ce jouet dont elle rêve désormais depuis des années: battre le record de Margaret Court.

Alors, oui, elle fait un fameux faux pas. Elle sort de ses gonds.

Exactement, ou presque, comme quand Martina Hingis, face à Steffi Graf en finale de Roland Garros 1999, refuse de venir sur le terrain après sa défaite.

Oui, ce qu’a fait Serena Williams n’est pas conforme à ce que l’on dit être l’esprit du tennis.

Oui, elle méritait un point de pénalité.

Un jeu? Sans doute, oui.

Mais, encore une fois, le problème n’est pas là.

Elle aurait perdu même sans ce jeu. Osaka était meilleure.

Alors, oui, voilà, Serena Williams n’a pas eu le comportement que l’on attend parait-il d’une championne.

Oui, elle a cassé une raquette.

Oui, elle a insulté l’arbitre.

Mais, à vrai dire, j’aime voir derrière ce comportement peu exemplaire, la beauté même de ce sport où même les plus grandes championnes, les plus expérimentées, peuvent perdre le sens des réalités.

Et, pour en revenir à mon introduction, j’aimerais, parfois, pas dans cet excès-là, que David Goffin ose parfois sortir de ses gonds, plutôt que de se renfrogner au point de ne même plus regarder son banc y chercher un encouragement (voire même un conseil de coaching).

En tout, évidemment, il y a le juste milieu et il ne faudrait pas que, tous les jours, des champions se mettent en évidence comme le font parfois Kyrgios, Paire ou, samedi, Serena Williams.

Mais, avouez-le, qu’il serait terne, le tennis, s’il n’était pratiqué que par des enfants sages.

Que l’on s’ennuierait si on n’avait droit qu’à des rencontres sans relief, aseptisées, sans pétages de plombs.

Alors, oui, je le dis et redis, ce n’est pas bien, ce qu’a fait Serena Williams.

Mais, en gros, cela confirme ce que je dis depuis que mes parents m’ont fait découvrir ce sport merveilleux: en tennis, on ne peut pas se cacher.

En tennis, on est seul – même quand on est coaché.

En tennis, on se montre tel que ses nerfs le décident.

En tennis, on est tout nu, face à l’adversaire.

Tout nu face au monde quand on est une star.

Et une star, la preuve est faite, reste une femme.

Un être humain.

Dans tout ce qu’il a de plus fragile et de magnifique.

 

 

10 COMMENTS

  1. Bonjour,
    En voilà des réflexions et des points de vue intéressants ! Ca change de ce qu’on peut lire sur d’autres forums !
    Outre Serena, Marion Bartoli, qui a commenté le match sur Eurosport, en a également pris pour son grade. N’a-t-elle pas martelé plusieurs fois, il est vrai, que traiter l’arbitre de voleur ou de menteur, ce n’était pas l’insulter ? C’est quand même assez dingue d’entendre ce genre de chose sur une chaîne telle qu’Eurosport ! Et entretemps, aucune remise en question, aucune réflexion, aucun recadrage, aucunes excuses de la part de la chaîne ou de la joueuse ? On a fait tout un foin après le désormais célèbre « Je l’ai dit, b… ! » de Philippe Albert pendant la dernière coupe du monde et ici, nada ? A froid encore plus qu’à chaud, les propos de Bartoli m’inspirent pourtant beaucoup moins de sympathie que ceux du bouillant Bouillonnais. Les ressorts (la passion, l’émotion) sont peut-être les mêmes mais les conséquences toutes différentes puisque dans le cas de Bartoli, on jette l’opprobre sur un des meilleurs arbitres du circuit (dont je conviens toutefois qu’il a manqué d’intelligence émotionnelle et de psychologie, comme l’a souligné Patrick Mouratoglou) et, surtout, on banalise complètement (pour ne pas lire légitime) la violence verbale !

  2. Patrick,
    tu sais que je n’aime pas Serena. Sans doute pour les mêmes raisons que toi tu l’adores. Personnellement, je n’ai jamais aimé les joueurs qui manquaient de respect à l’arbitre, à leur adversaire ou au public. J’ai toujours admiré les joueurs que d’autres trouvaient insipides. Les Edberg, Sampras, Rafter ou même aujourd’hui David Goffin. Je leur trouvais toujours plus de classe que les McEnroe, Becker, Courier, Agassi (en début de carrière) ou, chez les filles, Seles et Serena, ces joueurs dont l’attitude hautaine m’a toujours exaspéré. Je n’ai jamais douté que les premiers avaient autant envie de gagner et ont toujours donné tout ce qu’ils avaient sur un court. Mais ils l’ont toujours fait avec dignité. Un fait de jeu les contrarie ? L’arbitre prend une décision injuste ? Il peuvent parfois dire ce qu’ils en pensent mais sans grossièreté, ni injure. Et toujours rapidement, ils se concentraient sur le point suivant. On peut être fair-play et calme sans manquer de relief. On peut aussi dominer le tennis en restant humble. Tu prends l’exemple de Martina et Steffi. C’est vrai qu’elles dominaient leurs adversaires. Mais jamais, même lorsqu’elles se sentaient dominées, elles n’ont rejeté la faute sur l’arbitre à ce point. Jamais elles n’ont volé la vedette et le moment de gloire d’une autre joueuse. L’avis de Martina sur la finale est d’ailleurs intéressant (https://www.nytimes.com/2018/09/10/opinion/martina-navratilova-serena-williams-us-open.html)

    Parce que samedi Serena a, encore, dépassé les bornes. Et c’est loin d’être la première fois dans son chef. Par son attitude, elle a gâché la fête et la joie de Naomi Osaka. Et ça, c’est impardonnable. Je pense que la jeune Japonaise en gagnera d’autres. Mais jamais plus ce ne sera « le premier ». Et se faire huer par le public pour son premier triomphe en Grand-Chelem à seulement 20 ans, c’est très traumatisant.

    Alors je peux comprendre ton argument : Oui, elle est humaine et a le droit de craquer et de péter un câble sous la pression. Enfin, je pense que c’est plus excusable pour la jeune ado de 19 ans qu’était Martina Hingis lors de la finale de Roland-Garros 99. Beaucoup moins pour un adulte de 36 ans avec une telle expérience. Mais surtout il ne faut pas oublié que l’arbitre aussi est un être humain. Il a peut-être manquer un peu de discernement en ce qui concerne la première faute. Un simple rappel des règles sur le coaching aurait sans doute suffit. Mais lui aussi subit de la pression à son poste. Par la suite, toutes les décisions qu’il a prises étaient totalement normales et Serena ne doit s’en vouloir qu’à elle-même de ce qui est arrivé. Mais ce qui me choque le plus dans son attitude, c’est qu’elle ait continué en conférence de presse à lui rejeter la faute et à le taxer de sexisme (proprement ridicule). Là, l’excuse de la pression trop forte ne tient plus. Je le répète, l’arbitre aussi est humain. Et samedi, il est sorti du court sous les huées. Et depuis, il est insulté de toutes parts sur les réseaux sociaux. L’ITF a bien fait de le soutenir dans un communiqué. Celui de la WTA est par contre honteux. Comme l’est l’attitude de Serena sur le court mais aussi lors de cette conférence de presse où un seul mot d’apaisement aurait pu éviter toute cette polémique.

  3. Bien d’accord avec vous, Patrick, et avec toutes les nuances que vous offrez.
    Un grand coup de chapeau aussi à Naomi Osaka pour un magnifique tournoi et une superbe victoire !
    Je me réjouis déjà de leur prochain match.

  4. Bonjour, j’imagine que cet incident va initier un grand débat au sujet du coaching en match: doit-il être autorisé? si non, quels moyens doivent être mis en oeuvre pour éviter qu’il ait lieu?

  5. Bonjour Patrick,
    pour une fois, je ne suis pas de votre avis. Moi, ce qui me plait et m’apporte du plaisir, ce qui me fait aimer le tennis c’est le jeu. Voir des coups fabuleux qui sortent de nulle part, des échanges tendus ou l’on croit le point mille fois perdu par les protagonistes qui mille fois remettent la balle de l’autre côté… Bien évidemment la personnalité du joueur est une des composantes de son succès populaire. Mais personnellement assister à un bris de raquette ou une crise de nerf, cela s’apparente à de la télé réalité, aux plaisirs coupables du voyeurisme. Mais bon, il en fait pour tous les gouts

  6. Merci pour ce nouvel article nuancé et intelligent, Patrick… (surtout par rapport aux articles manichéens, pros Williams à 100 % et antis à 100 % qui n’arrivent pas à juger les faits sans prendre en considération le statut et la popularité de la personne en cause ; si Sevastova, par exemple, avait fait la même chose, on jugerait bien davantage sur les faits uniquement et ce serait plus impartial).

    Je voudrais quand même ajouter deux réflexions à votre article d’opinion (c’est davantage qu’une analyse) :

    1. Comment évoluerait votre opinion si on apprenait dans 15 jours que Carlos Ramos a été victime d’une agression au couteau ? (question de la responsabilité de Serena williams par rapport à la mise en danger de personnes qui font leur job aussi rigoureusement et bien que possible) ; au-delà d’un cas aussi extrême, est-ce normal que l’arbitre n’ait pas pu participer à la remise des prix et ait dû être raccompagné par la sécurité sous les sifflets du public ? Est-ce qu’il n’y a pas un risque que cet arbitre (qui selon le corps arbitral a fait son travail tout à fait correctement, un ancien grand arbitre australien, Richard Ings, a d’ailleurs écrit un excellent article là dessus dans le Sydney Morning Herald) ne se voit plus confier de matches importants du grand chelem ou de tournois sur sol américain (ou se fait conspuer voire insulter en montant sur le court) ?

    2. Est-ce que sincèrement se référer à son statut de femme est une défense intellectuellement honnête alors que ce genre de décision me semble bien plus fréquente chez les hommes au contraire de ce qu’a dit Serena Williams sur le terrain (et répété ensuite en conférence de presse) ? Benoît Paire et Nick Kyrgios ont tous les deux déjà écopés de jeux d’amende alors que je ne vois pas d’autre cas similaire chez les filles… Son argument de sexisme me paraît complètement bancal et revient encore à insulter sur un troisième point Carlos Ramos : tricheur, voleur et misogyne… il me semble que ce type d’argument, complètement déplacé, est à nouveau une manière de ne pas mettre son comportement en cause de la part de Serena Williams qui se prend à nouveau pour une intouchable star. Sur le plan de la tenniswoman, c’est incontestablement vrai ; sur le plan de la personne humaine, je crains que ce le soit beaucoup moins, surtout quand on se rappelle que ce n’est pas son premier pétage de plomb (menace sur une juge de ligne contre Kim Clijsters en 2009 ; insulte à l’arbitre, tiens déjà !, en 2011 lors de sa finale contre Stosur)… En passant lors de ces deux précédents, les arbitres étaient des femmes, sexistes aussi ?

    Merci à nouveau pour votre réflexion qui va beaucoup plus loin que ce que j’ai pu lire ailleurs.

    Alex

  7. C’est sûr qu’un joueur comme Mc Enroe aurait fait à peu près pareil dans la même situation, sans peut-être aller littéralement pleurer près des officiels et traiter l’arbitre de sexiste, ça c’était vraiment ridicule. Son discours m’a fait beaucoup rire aussi, quand elle a dit qu’elle ne voulait pas revenir sur ces événements pour ne pas gâcher la fête d’Osaka alors que ça faisait une heure qu’elle pourrissait le match.

    Je suis d’accord avec vous sur le fait que l’on doit conserver à tout prix l’aspect humain de ce sport, et donc laisser tous les caractères s’exprimer sur le terrain. Seulement, je pense aussi que c’est dans la diversité des caractères que se révèle la richesse du tennis. Malheureusement (ou heureusement) pour nous, Goffin n’est pas de la race des « dominateurs », des « divas », peut importe comment on les appelle. Goffin est un sang froid, parfois il peut démonter un adversaire dans un silence de cathédrale, parfois il peut passer à côté de son sujet dans se révolter, complètement éteint… Un peu comme Kohlschreiber ou Berdych. ça me rend fou quand il perd en grand chelem contre Rublev, Chardy, Checcinato… Il faut qu’il trouve le moyen de rallumer la flamme dans ces moments-là, ceci dit je ne pense pas que ça se traduira de la même manière sur le terrain.

    Personnellement, les joueurs qui regardent leur banc entre chaque point ont tendance à m’énerver. Un peu d’introspection ne fait pas de mal non plus. Je pense que c’est plutôt de cette manière que Goffin peut gérer ce genre de situations.

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