Stop à l’indécence

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epa06452309 Alize Cornet of France reacts during play against Elise Mertens of Belgium in round three on day five of the Australian Open tennis tournament, in Melbourne, Victoria, Australia, 19 January 2018. EPA-EFE/JOE CASTRO AUSTRALIA AND NEW ZEALAND OUT

Mesdames et messieurs les tennismen, women,

Depuis le temps que je vous suis, depuis le temps que je vous aime, depuis le temps que je répète à l’envi que votre job n’est pas aussi simple et génial que ce que certains aiment à le croire, vous savez oh combien je vous respecte.

Messieurs et mesdames les tenniswomen et les tennismen, j’ai en effet un respect sans borne pour vous. Mais, je dois bien le dire, mon respect augmente plus je descends dans votre hiérarchie.

Ainsi, autant j’admire le génie du Top 10, le talent du Top 50, la volonté du Top 100, l’abnégation du Top 200, autant j’ai une réelle sidération pour les efforts accomplis par ceux et celles d’entre vous qui végètent entre la 200e et la 1500e position mondiale.

En football, ce niveau vous permettait de jouer dans l’un des 20 clubs les plus prestigieux de la planète et vous n’auriez aucun souci à vous faire pour vos revenus, pour ceux de vos enfants, voire même de vos petits enfants.

En tennis, être entre la 200e et la 1500e place, vous octroie juste le droit d’avoir accès à des tournois dont le prize money ne couvre même pas vos frais divers.

Messieurs et mesdames les tennismen et women de l’Australian Open, un peu de décence, s’il vous plaît.

Il fait chaud.

C’est vrai.

Il fait très chaud, c’est vrai.

Ce n’est pas simple de jouer dans ces conditions, c’est vrai.

Je suis le premier à dire que chacun réagit différemment aux conditions climatiques.

D’aucuns aiment les frimas, d’autres aiment la canicule, certains, un rien pervers, aiment le vent, la grisaille.

Mais, vraiment, vraiment, quelles que soient vos conditions de jeu, avez-vous le droit de vous plaindre?

Non.

Non.

Non.

Un, parce que, je vous le rappelle, vous n’êtes pas obligés de jouer. Je sais que vous devez payer une amende si vous êtes absent d’un Majeur auquel vous avez accès mais cette amende est ridicule pour la plupart d’entre vous.

Deux, parce que, je vous le rappelle, vous pouvez abandonner à n’importe quel moment du match, sans que vous ne perdiez un dollar.

Trois, parce que, je vous le rappelle, votre prize money est juste extraordinaire. Attention, je ne le reproche pas, je le constate. Je ne suis pas du genre à dire que vous gagnez trop, je rappelle juste que vous gagnez beaucoup.

Un exemple?

Le perdant du premier tour gagne, hors frais et taxe, 39245 euros.

Le perdant du huitièmes de finale empoche 156980 euros.

Le vainqueur: 2616346 euros.

Il fait chaud.

Oui.

Très chaud.

Je vis depuis ma plus jeune enfance, dans un pays de mines et de sidérurgie.

Mon papa était médecin et je n’ai pas à me plaindre. Je n’ai jamais eu ni faim, ni froid, ni chaud.

Je n’ai jamais eu peur de ne pas manger, je n’ai jamais douté de la capacité de mes parents à me protéger et je ne les remercierai jamais assez.

Mais j’ai connu des mineurs morts de la silicose, la maladie des mineurs.

J’ai connu des sidérurgistes rougis par le feu.

Non, je ne suis pas poujadiste ou populiste en disant cela.

Mais, eux, les mineurs, les sidérurgistes de ma région et d’ailleurs, n’avaient quasi pas le choix. Ils devaient descendre au fond, ils devaient aller travailler. Pour faire vivre leur famille.

Vous, messieurs et mesdames les tennismen et tenniswomen du top mondial, n’êtes pas en souffrance. Votre talent, votre travail, votre générosité, votre physique vous ont permis d’entrer dans un tableau de Grand Chelem. Vous avez donc le droit de gagner ce que vous gagnez. Vous avez le droit d’être chouchoutés comme vous êtes chouchoutés. Vous avez le droit de profiter de votre talent, de votre génie.

Mais, par contre, vous n’avez aucun droit de vous plaindre.

Il fait chaud en Australie? Ah bon?

A l’US open, ils vous font jouer très tard dans la nuit pour plaire aux spectateurs? Ben oui, ce sont les spectateurs qui vous nourrissent.

Les télés, parfois, vous imposent des heures indues? Ben oui, ce sont les annonceurs qui vous offrent les montants faramineux qui vous permettent de mettre votre famille à l’abri pour une, deux ou plusieurs générations.

Vous avez le droit à tout cela.

A tout.

Vous avez droit à tout, je le revendique.

Mais, chut. Chut.

Chut.

Vous plaindre, non.

Aucune excuse.

Aucune.

Je vous aime.

Je vous respecte.

Mais, oui, il fait chaud.

Oui, il fait très chaud.

Et alors?

Et alors?

Vous êtes les gladiateurs modernes.

Vous le savez.

Mais votre vie n’est pas en jeu.

Et, encore, je le répète, vous n’êtes pas obligés.

Les gladiateurs y allaient pour leur survie.

Vous pas.

Pas du tout.

Merci du spectacle.

Mais taisez votre indécence qui, heureusement, n’est que le fait de très peu d’entre vous.

Et, rien que pour cela, je vous en sais gré.

 

 

 

16 COMMENTS

  1. En fait moi je pense que le problème de la chaleur et des matchs est ailleurs. L’AO a une règle très précise qui interdit les matchs en outdoor et/ou et qui implique une fermeture des toits (quand c’est possible) sur base de plusieurs critères. L’application d’une règle précise est toujours meilleure, car au moins on ne peut pas manipuler une décision pour favoriser tel ou tel joueur. Et on peut résister sans problème aux joueurs qui veulent utiliser la chaleur stratégiquement pour gagner. Par contre c’est le critère qu’il faut revoir. Ils n’ont pas arrêté les matchs car un certain degré d’humidité n’était pas atteint, en dépit d’une chaleur caniculaire. Je pense que c’est trop restrictif. Peut-être devraient ils revoir le critère et ne prendre que la température en compte.

  2. Pour une fois Patrick, je suis en désaccord total avec vous. Il me semble humblement que vous vous ne placez pas le débat sur le bon terrain. Le confort des joueurs n’est pas le problème. Je vois quatre problèmes dont vous me semblez ne pas tenir compte :
    1) qu’on le veuille ou nous, faire jouer les tennismen et tenniswomen sous une telle chaleur revient à leur faire prendre un risque physique important voire mortel qu’il vaudrait mieux éviter,
    2) le niveau de jeu en prend nécessairement un coup, ce qui est dommageable pour nous autres spectateurs,
    3) les conditions extrêmes nivellent les valeurs. L’argument du « C’est pareil pour tout le monde » m’a toujours semblé très peu pertinent,
    4) Ce n’est pas parce que « les ténors ont toujours été privilégiés » qu’il faut encore les conférer des privilèges supplémentaires !!

    Très bonne continuation à vous.

  3. Bonjour Patrick,

    J’apprécie et respect ton travail. Cependant, je ne suis pas d’accord avec toi.
    Pourquoi comparer des sportifs avec des ouvriers?
    Pourquoi certains ont ils plus le droit de se plaindre?
    Pourquoi devoir justifier une condition de vie avec un salaire non négocier?
    Pourquoi leur dire qu’ils sont privilégiés et qu’ils peuvent abandonner alors qu’ils ont une concurrence plus importante s’ils ne participent pas aux grands tournois?

    J’adore ton travail, j’adore te lire, Je trouve que tu es toujours pertinent.
    Toujours !
    Sauf aujourd’hui… Je te trouve hors propos.

    Je me réjouirai encore de te lire et de suivre ton travail.

    Merci pour ces beaux articles.

    • Entièrement d’accord avec Adrien. Les joueurs devraient se liguer pour refuser de jouer par ces chaleurs. Pratiquer un sport aussi physiquement éprouvant dans de telles conditions est inhumain et mortellement dangereux. Ce n’est plus du tennis, c’est un stage de survie – Koh-Lanta en pire. De plus, cela fausse la donne sur le plan du jeu et des résultats.

  4. Certes, la plainte ne grandit personne… ni les joueurs de tennis, ni les ouvriers, ni les mineurs… et vous offrez, Patrick, une belle invitation à chacun de devenir acteur de sa vie et non victime… et de voir comment gérer les circonstances et non les subir…

    Par contre, il y a une responsabilités des employeurs comme des directeurs d’événements sportifs de protéger la santé et cette responsabilité est indépendante du salaire ou des gains versés.

    S’il y a une alerte gaz dans une mine, on fait remonter tout le monde en vitesse, si la température dépasse un certain seuil, les ouvriers du bâtiment ou des routes ne peuvent plus travailler à l’extérieur, si un joueur de football est atteint d’une commotion cérébrale, il est irresponsable de le faire remonter sur le terrain (peu importe son salaire hebdomadaire)…. Et, au vu des études sur les atteintes cérébrales de tant d’anciens joueurs de footbaal américain, je ne comprends pas que l’on n’ait pas encore interdit ce sport ou changé ses régles.

    Je ne suis pas médecin et ne sais pas à partir de quel moment la chaleur devient un risque de santé pour les joueurs de tennis ou comment déceler les signes de danger chez un joueur. J’espère simplement que les organisateurs de tournoi prennent cela au sérieux. Car aucun prize money ne peut justifier un décès ou une atteinte grave à la santé. Et il faut aussi réaliser qu’un joueur qui ne se plaint pas, qui essaie de passer au-dessus ou d’aller au-delà de ses limites peut se mettre davantage en danger qu’un autre plus douillet… Donc il s’agit pour les responsables d’être bien conseillés médicalement… et de suivre les conseils…

    J’aime le tennis… et, en même temps, trouve la vie humaine précieuse…

    • Sans oublier qu’envoyer des sportifs dans l’arène par plus de 40 degrés n’est pas vraiment la meilleure manière d’encourager un sport propre!

  5. Je rejoins le propos de Patrick sur un point. On n’empêche pas les joueurs de dire que les conditions sont super dures quand on leur demande. Goffin l’a mentionné, sans critiquer la programmation, alors que clairement ca a joué dans sa défaite. Beaucoup d’autres ont fait de même. Mais Cornet va trop loin. Non seulement elle nous fait un cinema incroyable (comme chaque fois d’ailleurs), mais en plus on peut soupçonner qu’elle essaye de l’utiliser pour destabiliser l’autre ou introduire un élément extérieur pour faire tourner le match. Ensuite elle critique l’organisation ouvertement. Elle n’est pas tête de série , pas favorite, donc je ne vois pas pourquoi elle devrait avoir un traitement de faveur. Goffin aurait pu évoquer cet élément dans son cas, mais il a eu la décence de ne pas le faire. Et pour terminer sur Cornet, elle avait l’option de l’abandon puisqu’elle était si proche du malaise. Mais non au lieu de cela, elle s’accroche et pour le même prix elle fait 5-5 et c’est un autre match.

    • Pourquoi les meilleurs devraient-ils avoir un traitement de faveur? Le principe même d’une compétition saine n’est-il pas que chacun ait les mêmes chances au départ? Franchement, je me réjouis du quart de finale entre Sandgren et Chung ; et si cela emm… royalement les télévisions comme je le subodore, mon bonheur n’en sera que plus grand!

      • Je n’ai pas dit que les ténors devaient être privilégiés, j’ai dit qu’ils l’étaient 😉 Le seul principe des têtes de série est un privilège.

        • Un privilège qu’il faut combattre (comme tous les privilèges, serais-je tenté d’écrire). Pour des raisons évidentes d’équité sportive. En outre, que le tirage au sort serait excitant si Federer et Nadal, pour ne citer que ces deux-là, pouvaient s’affronter dès le premier tour ! Go Kyle ! Go Tennys (le bien prénommé !) !

      • Oui bonne idée: on remet en question le système des têtes de série et on a Federer-Nadal au premier tour. On tire au sort les courts sur lesquels ils jouent (et les heures) et on fait jouer Federer sur le court 23 en 1er match. OK pour moi. Mlle Cornet n’aura pas alors plus de chances qu’une Ukrainienne de jouer sur un grand court à RG. Ca va être vraiment excitant les GCs « d’une compétition saine » dans un nouveau format pseudo-équitable. A mon avis en 2 ans, les droits TV et le prize money seront divisés par 4. Les joueurs apprécieront.

  6. Le gros problème, selon moi, c’est que les participant(e)s ne sont pas égaux face à cette chaleur puisque certains jouent (quasi) systématiquement le jour, en pleine fournaise, alors que d’autres, Federer en tête, jouent (quasi) systématiquement en night session, alors que le mercure a considérablement chuté. Ce facteur, couplé au système des têtes de série, induit selon moi une concurrence déloyale, qui me dérange de plus en plus. Je peux comprendre que les organisateurs et les télés aient envie de retrouver Rafa, Rodgeur ou Novak en finale mais ce n’est pas une raison pour leur accorder un tel traitement de faveur.

  7. Je suis assez d’accord avec vous Gauthier. La programmation de cet OA ne me paraît pas très juste. Federer avait déjà pu jouer tous ses matches en night session l’année passée, cette année, il a demandé la même chose, et il aura. Sur papier, il est déjà le favori du tournoi, et pourquoi doit-il encore être un peu plus avantagé ? J’aime beaucoup Fed, et je lui souhaite d’aller le plus loin possible, mais je n’aime pas du tout le fait qu’il y ait 2 poids 2 mesures

  8. Bonjour Patrick,

    Je vous suit avec attention et vous remercie pour les nombreux enseignements que vous m’avez inculqué depuis deja de nombreuses années.Cependant, je crois que, en ce qui me concerne, votre point de vue est hors sujet. Pas idiot, pas trop démagogue mais simplement non pertinent. Selon moi, la chaleur doit etre étudiée comme un paramètre appréciable en fonction de l’objectif de l’affrontement sportif. 2 points doivent etre soulignés.
    Le premier est celui de la chaleur en tant que variable du spectacle. Je crois qu’on peut considérer le sport comme un spectacle ( c’est d’ailleurs comme ca qu’il s’est professionnalisé) et une température de 40° à l’ombre est donc un problème. Pourquoi ne jouons nous pas les matches sous la pluie ? Ou doubler le nombre de match, le nombre de sets ou que sais-je ?
    Le deuxième est celui de la chaleur en tant que paramètre handicapant tel ou tel participant. Si une inégalité « innée » en terme de résistance à la chaleur est considérée comme non discriminant,l’organisation et la programmation des matches ne peut favoriser qui que ce soit en regard de l’objectif fondamental du sport : savoir qui est le plus fort. Quand un joueur enchaine les night sessions et l’autre est condamné a jouer en plein cagnard, telle est l’interrogation.

    Les joueur ne se plaigne pas de souffrir de la chaleur puisqu’ils souffrent déjà bien assez physiquement. Donc inutile, selon moi, de parler de l’argent en tant que récompense pour l’effort, la douleur ou le risque.

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