Petite réprimande (à moi-même) Et ma réponse (à moi-même)

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Je vous propose aujourd’hui cet échange entre moi-même.

Monsieur Amortie et Lob,

Cher Patrick,

 

Il y a maintenant près de 45 ans que tu joues au tennis et plus de 30 ans que tu couvres ce magnifique sport pour différents médias.

Au vu de ce qui devrait être une longue expérience, permets-moi d’être un peu étonné par les différents articles que tu as proposés à tes lecteurs avant cette rencontre de Coupe Davis.

Dans un premier temps, tu as dit très clairement que Ruben Bemelmans ne devait pas faire partie de la sélection, estimant que tu ne voyais pas ce qu’il apporterait à l’équipe. Dans un deuxième, tu as signalé à plusieurs reprises que le double face aux Brésiliens était imprenable. Non, je dois rectifier, tu as écrit : quasi imprenable. Sans doute as-tu écrit ce « quasi » en te rappelant la victoire de Steve Darcis face à Rafaël Nadal à Wimbledon. Une victoire que tu avais préfacée en écrivant que les chances de Steve étaient égales à zéro.

Patrick, ma surprise vient du fait que tu es le premier à dire qu’en tennis, et plus spécifiquement en Coupe Davis, tout est possible. Tout peut se produire. Que la vérité des classements ne trouvent pas toujours une extension sur le terrain. Qu’une balle peut faire chavirer même un grand champion. Que l’âme d’un joueur – dans ce cas-ci d’une équipe – peut transformer l’impossible en possible.

Qu’un joueur – une paire de joueurs – qui donne tout peut, dans un moment de gloire, d’extase, à condition de se transcender, effacer les différences.

Hier, Joris De Loore et Ruben Bemelmans ont magnifiquement démontré que tu avais raison d’écrire tout cela.

Que tu avais raison d’insister sur le fait qu’être favori ne voulait pas obligatoirement dire « gagner ».

Etant donné tout cela, je t’envoie donc cette missive que tu voudras bien accepté comme étant un avertissement léger.

Tu as évidemment la possibilité de répondre à mes griefs.

 

 

Cher Patrick,

Cher moi,

 

J’accepte ces critiques et les partage.

J’ai en effet dit à plusieurs reprises que je ne voyais pas bien ce que Ruben Bemelmans pouvait apporter à l’équipe. D’une part parce que ses dernières prestations avaient été moyennes et que la dernière avait été émaillée d’un comportement pas tout à fait optimal. Ce qui m’a été confirmé à plusieurs reprises. D’autre part, Ruben traverse une période de méforme évidente, comme en témoignent ses derniers résultats (qu’il faut certes pondérer suite à sa blessure au dos). Mais je maintiens qu’au vu de ce qui était visible AVANT la Coupe Davis, je n’aurais pas personnellement sélectionné Ruben.

Mais je me serais trompé. Car, hier, j’ai vu un Ruben que je n’avais à mon avis jamais vu.

En fait, tout au long de la semaine, j’ai vu un Ruben new look. Concentré sur l’effort, concentré sur l’entraînement, complètement dévoué à la cause de son équipe.

Il a tout donné avant ce match de double et, hier, il a été le patron du terrain, comme le lui avaient demandé le capitaine et son staff.

Il a été le grand frère de Joris qui, c’est logique pour une première rencontre, était un rien fébrile pendant quelques jeux de départ.

Ruben, hier, a démontré qu’il pouvait se transcender, qu’il pouvait faire des choses incroyables, qu’il pouvait servir des aces à des moments clés. Qu’il pouvait ne pas avoir peur de gagner, qu’il pouvait ne pas trembler.

Alors, oui, je me suis trompé. Et je n’ai d’ailleurs aucun mal à le reconnaître tant ce grand gars mérite une suite de carrière à la hauteur de sa vitesse de bras. Ce résultat démontre aussi que Ruben devrait, comme l’ont fait avant lui Tom Van Houdt et surtout Dick Norman, se concentrer sur le double davantage qu’il ne l’a fait jusque maintenant. Il a d’ailleurs programmé quelques tournois avec Joris et je m’en félicite.

Quant au match d’hier, je serais moins sévère avec moi-même que tu ne l’as été. Si les deux Belges devaient rejouer demain face à Melo et Soares, je redirais avec force que les Brésiliens seraient à nouveau grands favoris.

Cette victoire est une extraordinaire surprise. Un formidable exploit. Mais je redis ce que je dis toujours : le résultat d’un match ne représente pas la réalité de la valeur moyenne d’une équipe, d’un joueur.

Hier, Joris et Ruben se sont transcendés. Ils ont voulu la victoire bien plus que les Brésiliens. Ils ont servi le feu sur des moments clé. Ils n’avaient rien à perdre et ils n’ont rien perdu.

Mais, comme le disait le capitaine après ce superbe succès, cela ne fait que commencer. On a eu la preuve que ces deux-là étaient capables de constituer une paire compétitive mais le travail est long, très long.

Ils ont décidé de l’entreprendre, c’est une excellente nouvelle pour le tennis belge même s’ils doivent bien se mettre en tête que ce sera plus difficile de rejouer à ce niveau dans des petits challengers, face à des joueurs moyens, dans un stade presque vide.

Ce succès historique ne doit pas les aveugler mais simplement les guider.

Avant de conclure, je voudrais dire à ceux un mot qui critiquent par exemple David Goffin quand il perd face à un underdog : « Ici, personne n’a dit que c’était indigne de la part de Melo et Soares, Top 5 mondiaux, de perdre face à des joueurs qui sont plus de 250 places en-dessous d’eux. On a préféré louer les deux Belges. Et je trouve cela très juste, très sain. Car c’est cela le tennis : un moins fort peut battre un favori.

Un mot, encore, pour saluer l’audace – oui l’audace – de Johan Van Herck qui, contre vents et marée a suivi son idée de base : constituer une équipe de double. La facilité aurait pu lui dicter de sélectionner Kimmer Coppejans, Ostendais de souche et excellent serviteur de l’équipe. Il a fait fi de cela et a choisi Ruben.

C’est un magnifique coup de poker.

Non, pas de poker, d’échec car Johan réfléchit à long terme.

« Dans les quatre ans, a-t-il dit à la fédération et hier en conférence de presse – nous devons être capables de nous maintenir dans le Top 8 mondial. »

Il a raison, c’est possible.

Et comme je sais qu’il lit régulièrement ces lignes, le lui dit : « chapeau Johan ! »

Bien à toi.

Patrick

4 COMMENTS

  1. Savoureux article et dialogue intérieur, cher Patrick!

    Une preuve de plus qu’il n’y a pas de vérité absolue en tennis (pas plus qu’ailleurs) et que nous pouvons toujours nous laisser surprendre par la vie et le deploiement d’une nouvelle vérité dans le moment.

    Donc une merveilleuse surprise que ce résultat flamboyant en double ce weekend, sans doute favorisé par la non obligation de résultat… La plupart des joueurs jouent un peu plus libérés dans un match où ils sont loin d’être favoris. De plus, la clarté d’être leader d’un double semble bien fonctionner pour Ruben.

    Johan a raison d’être prudent pour la suite et d’attendre les nécessaires confirmations avant de conclure que la Belgique a trouvé son double pour les 10 ans à venir, ce qui n’empêche que ce résultat restera ancré dans les mémoires de Ruben, Joris et tous les fans comme un match référence.

    C’est un bonheur de voir Johan si à l’aise et en maîtrise dans son rôle de coach… Il s’y est installé visiblement pour son bonheur et le bonheur de tous.

    Encore un immense bravo à toute l’équipe et bravo aussi pour la gestion de la journée de dimanche et ses surprises brésiliennes! 🙂

  2. Nous avons la chance d’avoir un coach de la trempe de Johan Van Herck, qui sait ce qu’il veut amener comme équipe et comme jeu’
    On est très content pour Ruben, il a fallu énormément de temps pour qu’il trouve sa place’ Il y avait déjà eu une première tentative fructueuse à Midelkerke quand il avait pris un point face au Canada avec Kimmer Coppejans. Il fallait mettre Ruben dans un rôle de leader du double pour que cela marche. Et c’est ce que le coach fédéral a fait en choisissant De Loore. Les enseignements tirés des précédents matches étaient les bons : par exemple, quand Steve montait avec Ruben dans le double, il se sentait
    investi de la place de leader. Mais, ainsi, Ruben ne se sentait pas reconnu et les effets se faisaient immédiatement sentir dans son attitude et son jeu. II était d’ailleurs tout a sa joie d’avoir « un super co équipier ».
    Au terme de ce we, on sent Van Herck totalement investi dans le projet d’une construction d’un e équipe pour aller un jour chercher cette coupe pour la Belgique.
    Le public ostendais ne s’y est pas trompé en lui faisant une ovation ausi importante que pour les joueurs. Il peut rivaliser d’intelligence , d’esprit d’équipe avec ses collègues Suisse, argentin ou britannique.

  3. Quel match, quel superbe résultat !
    Espérons qu’ils continuent à jouer ensemble, à créer encore plus d’automatismes.
    Je pense comme vous, que Ruben, comme Dick Norman, a peut-être une magnifique carte à jouer en ce concentrant plus sur le double.
    Joris était bluffant surtout au 4ième et 5ième set.

  4. C’est parce qu’il nous réserve de telles surprises qu’on aime ce sport. Je ne donnais pas non plus beaucoup de chances à la paire belge (0,1%), je n’étais pas convaincu non plus par la sélection de Ruben, mais ce qui me fait le plus plaisir, c’est que j’ai vu une vraie équipe de double, pratiquant un vrai jeu de double porté vers le filet. Avec leurs services, il aurait été dommage que les Belges restent collés au fond du court où ils auraient été battus à coup sûr.

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