Oh, ce court !

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Et si, au-delà de nos frustrations, de nos déceptions, de nos attentes, on essayait de mieux comprendre David Goffin ?

Et si on acceptait aussi que sa séparation d’avec Thomas Johansson est une espèce d’appel à l’aide, pour qu’on le comprenne mieux ?

David Goffin est un joueur atypique. Ce n’est pas un gros frappeur, ce n’est pas un gros volleyeur, ce n’est pas, mon Dieu non, un gros serveur.

Par contre, si on ne parle que de ‘jeu’ il fait sans nul doute partie des meilleurs de sa génération. Il comprend le jeu, lit les services adverses, se déplace comme un tigre et dispose d’une acuité visuelle hors du commun (au niveau de Chang ou d’Agassi, je n’ai pas peur de le dire).

Mais, dans le tennis moderne, être l’un des meilleurs dans le jeu ne suffit pas pour faire partie du Top 5. C’est suffisant, quand tout se met comme il faut, pour entrer et rester quelques mois, années dans le Top 10 mais, dès qu’il y a un bâton qui se met dans les roues, dès qu’une petite pierre se glisse dans votre chaussure, vous n’avez pas la possibilité, comme un gros serveur, comme un gros frappeur, de compenser par une arme fatale.

L’arme fatale de David, c’est d’être capable de jouer à la perfection pendant un, deux trois ou quelques tournois à la suite.

Il suffit pour s’en convaincre de regarder ses résultats. Ce faisant, on constate en effet que, quand il déroule les victoires, il est quasi inarrêtable.

Il l’a par exemple prouvé en 2017 lorsqu’il a terminé une saison dantesque en allant en finale du Masters et en faisant trembler la France en finale de Coupe Davis. En 2014, après un début de saison catastrophique, il avait enchaîné pas moins de quatre victoires en tournoi (trois challengers et un ATP 250) avant de terminer par un succès à Metz et au regretté Challenger de Mons.

David, comme tous les joueurs de son gabarit a besoin de matches et de victoires pour atteindre son meilleur rendement. Ce n’est pas le cas pour un John Isner, ou par un Marin Cilic qui, même dans une forme moyenne, sont capables de battre des ténors, rien que sur leur service, ou presque.

David en réalité, est un funambule. Et, en ce sens, si on voit les blessures qui sont les siennes, on peut affirmer qu’elles sont pour le moins, elles aussi, atypiques.

Ils ne sont pas nombreux, en effet, les joueurs qui se prennent les pieds dans une bâche de Roland Garros ou qui volleyent avec le cadre de la raquette et se blessent aux yeux.

On pourrait en rire, mais c’est comme cela, David n’est pas un joueur comme les autres. Encore et toujours parce que son jeu, s’il est complet, ne dispose pas d’une arme de folie et, donc, quand il est dans sa bulle, David va au bout du bout, et fait parfois des choix stratégiques qu’ils ne devraient pas faire. Mais il sait que, pour vaincre, il doit jouer à 110% là où d’autres, moins bons que lui techniquement, peuvent se contenter de 85 ou 90.

David est aussi un joueur atypique dans ce sens qu’il n’est pas – c’est le moins que je puisse écrire – un joueur extraverti.

Ne comptez pas sur lui, sauf en de rares occasions – comme quand il a cassé une raquette à Tokyo – pour crier sa colère ou sa frustration. Ni pour aller chercher le regard de son coach ou pour faire la démonstration virile de sa volonté.

Du temps de Thierry Van Cleemput, c’était déjà le cas et on se souvient du Chapellois qui se désolait parfois de ne pouvoir prendre contact visuel avec son joueur.

C’est sans doute cette attitude qui génère le plus de critiques envers David et j’ai moi aussi à plusieurs reprises écrit des articles dans lesquels je demandais au meilleur joueur belge de s’extérioriser davantage.

Mais attention, demander à David de s’extérioriser n’est pas obligatoirement une bonne idée. Changer le caractère d’un joueur constitue toujours un délicat travail car, en lui demandant de se comporter hors nature, il peut perdre de sa confiance en lui ou de son envie de jouer.

David n’est pas et ne sera jamais un extraverti. C’est comme cela.
Dire par contre qu’il vient de temps en temps dans un tournoi uniquement pour toucher la prime est insultant.
Ce n’est évidemment pas le cas.
Après Roland Garros, je ne lui ai pas reproché d’avoir perdu mais bien de s’être plaint d’un manque de motivation. Ou plutôt, d’avoir exprimé son manque de motivation à une époque ou des gens rencontrent des problèmes plus complexes que ceux d’un joueur de tennis.
Mais je reconnaissais aussi qu’un joueur de tennis du Top avait le droit de ne pas être motivé, en précisant par contre que je pensais qu’il n’avait pas trop le droit de le clamer haut et fort.
Son (ex) coach partageait d’ailleurs mon avis et ne s’est pas privé de le dire en public.
Et, là, je pense que le Suédois a commis une erreur. David Goffin n’est pas Justine Henin et la relation entre Johansson et Goffin n’a rien à voir avec celle qui existait entre Rodriguez et Henin. Justine a passé toute sa carrière de haut niveau avec Carlos et ce dernier pouvait dès lors se permettre de l’allumer en public, avec les résultats que l’on sait.
David, lui, n’a pas dû trop apprécier les propos publics de Thomas. Ce dernier avait sans aucun doute raison, mais il aurait dû le dire dans le vestiaire.

Comment, cela dit, expliquer cette non-motivation ?

David, comme le monde entier, a été confiné pendant de longues semaines au printemps dernier. Il a donc goûté à une vie complètement différente de celle qu’il vit depuis qu’il a 14 ans. Comme, de surcroît, il n’a aucun problème d’argent (c’est un euphémisme) et qu’il vit dans une sorte de paradis, il a pu se dire que, finalement, la vie sans trop d’entraînement, sans trop de tournois, n’était pas si désagréable que cela.

C’est arrivé à d’autres joueurs et c’est arrivé aussi à d’autres professions. Je discutais récemment avec des hommes politiques qui me disaient que, depuis des mois, ils pouvaient enfin profiter de leurs week-end en famille, la pandémie les empêchant de se rendre à quinze soupers d’associations et x activés politiques. Et ils ajoutaient qu’ils éprouveraient sans doute quelques difficultés à reprendre leurs activités ‘normales’ quand la Covid-19 ne sera plus qu’un mauvais souvenir.

Il est des moments particuliers – et la pandémie en fait partie – qui peuvent changer complètement l’angle de vue qui est le vôtre et qui peuvent changer vos aspirations.

Qui plus est, comme David a moins joué que d’habitude, il a été confronté à une double difficulté : le manque de match et, donc, de confiance, et, aussi, de par ce qui précède, un manque de motivation.

Je ne lui cherche pas d’excuses et, d’ailleurs, pourquoi devrait-il en avoir ?

J’essaye simplement de comprendre son cheminement intellectuel.

Et maintenant ? Maintenant, si j’en crois la DH de ce samedi matin, David va intégrer Germain Gigounon dans son équipe (comme coach ou membre de son staff).

Il s’agit d’un choix particulier qui mise sur la complicité – David et Germain sont amis de très longue date – et la complémentarité de caractère.

Germain – et je le connais bien – est un enthousiaste forcené qui vit sa passion avec fougue et plaisir. Tout le contraire de David.

Le duo pourrait fonctionner, à condition que Germain ose dire à son pote ses quatre vérités, lorsqu’il sera nécessaire de les dire.

Mais je pense que la clé ne sera pas là. La clé sera dans le plaisir que Germain pourrait redonner sans doute à David.

Le plaisir du jeu.

Lui rappeler que dans l’expression ‘jouer au tennis’, il y a ‘jouer’.

Il faudra quelques mois pour que l’on sache si la sauce prend et, si elle prend, l’appel à l’aide de David aura été entendu.

Reste maintenant à certains dans du joueur belge, d’arrêter de croire que David fait exprès de perdre, d’arrêter de croire qu’il se fout de tout.

Arrêter de croire, aussi, que tous les joueurs du monde peuvent être Top 5.

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