Muller et Nadal qui me font penser à Isner et Mahut

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epa02220298 John Isner (L) of the USA poses with Nicolas Mahut (R) of France next to the scoring board after winning his first round match for the Wimbledon Championships at the All England Lawn Tennis Club, in London, Britain, 24 June 2010. EPA/ALISTAIR GRANT / POOL Reuters EDITORIAL USE ONLY/NO COMMERCIAL SALES

Quel fantastique dernier set que celui livré entre Nadal et Muller. Quel incroyable suspens. Ces deux-là m’ont fait penser – toute proportion gardée – au match John Isner et Nicolas Mahut en 2010. Et je ne résiste pas au plaisir de vous re-proposer le texte écrit à l’époque. Je le re-propose car j’aimerais que tous ceux qui pensent qu’il ne faut plus que les matches de tennis se jouent en cinq sets en Coupe Davis le lisent et se souviennent que les légendes ont besoin de temps pour s’écrire.

Dis, papy Nicolas, c’est quoi cet horrible vase turquoise sur ta cheminée?

C’est rien, petit.

Mais si, papy Nicolas, y a même une photo à côté. Il y a deux hommes en blanc, devant un drôle de panneau où il est écrit 6-4 3-6 6-7 7-6 et 7068

Pas 7068, petit. 70 – 68…

Mais non, papy. Je te jure. C’est bien écrit 7068.

Mais petit, ce n’est pas 7068. C’est 70-68. Et je suis l’un des deux hommes en blanc.  J’étais jeune. Et j’étais à Londres.

Et qu’est-ce que tu faisais à Londres, papy Nicolas?

Rien. Petit. Rien, j’essayais de faire mon métier. Enfin, mon métier… Mon premier métier.

Et c’était quoi, papy Nicolas, ton premier métier.

Ben, j’étais joueur de tennis professionnel.

Joueur de tennis?

Oui, un sport de l’époque. Dont chaque match pouvait durer longtemps. Très longtemps, même, parfois.

Allez, papy, raconte. Je sais pas ce que c’est, moi, le tennis.

Le tennis, petit, c’était un sport passionnant. Issu du jeu de paume lorsque, en France, les nobles essayaient de tuer l’ennui en se lançant des balles au dessus d’un filet tendu dans un préau. Puis, les nobles ont laissé leur place aux bourgeois. Et, un jour, en Angleterre, un Major de l’armée a décidé de mettre des règles. Et il a décidé que les matches de tennis se jouaient en trois sets gagnants. Le premier joueur qui parvenait à prendre deux jeux de plus que son adversaire avait gagné le set. Et, quand il gagnait trois sets, il avait gagné la rencontre.

C’est quoi, un jeu, papy Nicolas?

Un jeu, petit, c’est quand un joueur gagne quatre points mais au moins deux de plus que son adversaire.

Et comment qu’on comptait les points, papy Nicolas?

Ben, après un point, le joueur comptait quinze. Puis trente. Puis quarante. Et puis jeu.

Et pourquoi pas un, deux et trois, papy Nicolas?

Tout simplement parce que, au début, on marquait les points sur une horloge. Et que, au premier point, on mettait la grande aiguille sur quinze. Puis sur trente. Puis sur quarante.

C’est quoi, une aiguille, papy Nicolas?

Une aiguille, petit, c’était ce qui donnait l’heure avant les hologrammes. Il y avait un cadran rond avec deux aiguilles. Et comme maintenant, il y avait soixante minutes dans une heure.

Mais, papy. Tu as dit qu’on comptait quinze, puis trente, puis quarante. Et pourquoi pas quarante-cinq?

Oh, petit, c’est une vieille histoire. Quarante-cinq, c’était trop long à dire. Et donc, on a fini par dire quarante.

Ok, papy Nicolas. Mais raconte-moi cette photo.

Donc, petit, au début du tennis, il fallait gagner deux jeux de plus que son adversaire pour gagner un set. Puis, comme les télévisions-  tu sais, les télévisions, c’est ce qu’il y avait avant les rêves virtuels que tu commandes sur internet – ont trouvé que cela durait trop longtemps, ils ont inventé le tie-break. Pour que les sets soient plus courts.

C’est quoi, un tie-break, papy Nicolas. Un repos de la cravate?

Non, petit, un tie-break, c’était une sorte de mini jeu qui devait raccourcir les sets. Il permettait de casser les égalités. Et, quand on le gagnait à 6 jeux partout, on avait gagné 7-6.

Ah, papy, je comprends. C’est pour cela que sur le panneau de la photo, il est écrit 6-4 3-6 6-7 7-6?

Oui, petit. C’est cela.

Mais alors papy Nicolas, pourquoi qu’il est écrit 7068 après?

Pas 7068, petit. 70 – 68.

Oui, papy, pourquoi?

Parce que à Londres, le dernier set, il ne pouvait pas se terminer au tie-break, petit.

Pourquoi, papy?

Parce que, petit.  Parce que Londres, c’était l’âme du tennis. Le berceau de la tradition. C’était là que l’on ressentait les émotions les plus intenses. Ce jour-là, petit, la reine d’Angleterre était venue dans le stade.

La quoi???

La Reine, petit. La reine. C’était le chef de l’état. Ce que tu appellerais aujourd’hui le grand maître.

Ah, ok, papy. Mais raconte-moi. Raconte-moi encore.

Donc, à Londres, il y avait un club de tennis. Il s’appelait Wimbledon. Les terrains étaient en gazon et c’était le jardinier qui décidait de tout. A cette époque là, j’étais jeune, petit, à cette époque-là, je pensais que je pourrais être un grand joueur de tennis.

Et?

Et ce jour là, petit. Ou plutôt ces jours-là, j’ai été la vedette dans le monde entier. Enfin, la vedette. L’une des deux vedettes. On parlait de moi dans le monde entier.

Pourquoi, papy Nicolas? Pourquoi?

Parce que j’étais inscrit au tournoi de Wimbledon, petit. Et que je devais jouer contre un Américain au premier tour.

Un quoi, papy?

Un Américain. C’était un joueur qui habitait dans ce que tu appelles maintenant le moyen continent. Tu sais, ce qu’il y a au nord de la confédération brésilienne.

Ah oui. Ok. Et alors?

Alors, je devais jouer contre cet Américain. John, il s’appelait. Son nom, je ne sais plus. Iner ou Mystère.

Et, Papy?

Et, au soir du premier jour, on n’avait pas fini le match. Mais il était tard. Alors, on est revenu le lendemain. Et, après plus de six heures de jeu, on en était à 59-59.

5959?

Non, pas 5959, 59-59. 59 jeux à 59 jeux. Mais il a à nouveau fait noir. Enfin, pas vraiment noir. Mais on était fatigué. Et le responsable nous a dit d’arrêter. Alors, on s’est arrêté. Et, pendant toute la nuit, les journalistes du monde entier…

Les quoi?

Les journalistes, petit. C’étaient des gens qui, à l’époque, pouvaient encore dire ce qu’ils voyaient, critiquer les dirigeants… Mais passons.

Et alors, papy Nicolas?

Alors, je suis allé me coucher. Et Ipner aussi. Ou Inner, je sais plus.

Et, papy?

Le lendemain, il y avait un monde de fou. Et on a recommencé le match. C’était 59-59.

Et tu as rejoué?

Ben oui, j’ai encore assez bien joué, petit. Mais j’étais fatigué. Epuisé. Et le match s’est terminé à 70-68.

7068?

Non, petit. Pas 7068, 70 jeux à 68.

Et tu as remporté quoi, papy Nicolas?

Oh, rien, petit. Rien. Enfin, si, j’ai gagné ce vase turquoise, cet horrible vase turquoise, comme tu dis.

Mais rien d’autre, papy Nicolas?

Non. Rien d’autre. Enfin, si. SI, j’ai gagné le respect de moi-même. Le respect des autres joueurs. Le respect des amateurs de sport. Le respect des athlètes. Le respect. Et je me suis fait des souvenirs, petit. Des souvenirs.

C’est quoi, papy Nicolas, des souvenirs?

Les souvenirs, petit, c’est comme ce que tu achètes dans les luna park aujourd’hui. Sauf qu’ils ne sont pas virtuels. Les souvenirs, petit, c’est ce que l’on vit à l’extrême. Ce sont les moments que l’on traverse sans savoir qu’ils seront plus tard capitaux. Les souvenirs, petit, c’est que ce que John Isner -j’ai retrouvé son nom- et moi avons construit pas moins de 11 heures 05 minutes. Les souvenirs, petit, c’est comme le jour où tu es né. C’est la passion qui se tisse grâce à notre volonté. Les souvenirs, petit, c’est notre vie. Notre amour.

Je t’aime, papy Nicolas.

Moi aussi, je t’aime petit.

Mais dis, papy Nicolas, tu l’avais gagné, ce match?

Peu importe, petit. Peu importe…

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