Messieurs les joueurs du top, taisez-vous ou assumez!

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SWISS FEDERER ACKNOWLEDGES APPLAUSE FROM AUDIENCE AFTER WINNING HIS DAVIS CUP MATCH AGAINST FRENCH CLEMENT IN LAUSANNE. Switzerland's world number one Roger Federer acknowledges the applause from the audience after winning his Davis Cup quarter-final singles match against France's Arnaud Clement in Lausanne April 11, 2004. Federer defeated Clement 6-2 7-5 6-4 to draw Switzerland level at 2-2 with France. REUTERS SCHWEIZ/ARC-Dominique Favre

Messieurs les joueurs du top,

Oui, vous, vous que je vénère depuis des décennies. Vous dont je vante les exploits avec admiration.

Vous, qui, depuis que je suis jeune, me faites rêver.

Messieurs les joueurs du top.

Je suis né au tennis il y a belle lurette. Quand j’ai commencé à jouer, c’était avec des balles blanches que l’on vendait par 6 dans des boîtes en carton. Mes premières raquettes étaient en bois et, oui!, j’ai dû utiliser des presses pour qu’elles ne se plient pas au soleil quand je les oubliais sur le haillon arrière de la Mercedes paternelle.

Paternel qui, la veille de son mariage, avait été suivre la finale européenne de Coupe Davis au Léopold. Un signe du destin, sans doute, qui n’a pas trop plu, je pense, à ma maman … devenue pourtant bien après présidente d’un club de tennis, celui où j’ai grandi.

A l’époque, pas encore d’argent, ou très peu. Juste du jeu, de la passion, de la fierté.

Mais ne vous inquiétez pas, messieurs les joueurs du Top, je ne suis pas un amateur du temps des amateurs. J’évoque, juste. Je me souviens.

Puis, j’ai grandi, toujours tennistiquement, avec les exploits de Bjorn Borg, de John McEnroe, de Jimmy Connors et de tous les autres. Un dimanche, je me souviens, j’étais en finale du tournoi de mon club de Binche et je jouais contre un ami sincère qui l’est toujours. Entre les deuxième et troisième sets, nous avons arrêté le match. Mon papa a mené sa Mercedes à côté du terrain et nous avons écouté le fabuleux tie-break de Wimbledon entre Borg et McEnroe. Oui, à la radio, pas à la télé.

Puis, nous sommes remontés sur le court et j’ai perdu. Une nouvelle fois, non sans avoir plongé plusieurs fois comme le feront plus tard, en beaucoup mieux, Boris Becker ou Pat Rafter.

Messieurs les joueurs du top,

que de rêves vous m’avez donnés. Et quelle fierté lorsque, pour la première fois, en 1989, on m’a demandé de couvrir Roland Garros.

Puis, de fil en aiguille, j’ai pu vous voir de près, de très près, et, mieux, j’ai pu, souvent, vous parler en conférence de presse, régulièrement en tête à tête.

J’ai ainsi été subjugué par la probité d’Arthur Ashe, l’intelligence d’Andre Agassi, par la grandeur et les yeux inquisiteurs de Boris Becker, la gentillesse surprenante d’Ivan Lendl, la perplexité d’Andrei Chesnokov, l’anglais bizarre de Pat Cash, l’agressivité défensive de Goran Ivanisevic, la tendresse de Jim Courier, ………

Bref, messieurs les joueurs du Top, je vous ai toujours aimés.

Et, surtout, j’ai souvent vibré.

En tournoi, bien entendu.

En Grand Chelem, évidemment.

Mais, surtout, surtout, surtout, en Coupe Davis.

Je ne vais pas vous dire combien de matches j’ai vu, en vrai ou surtout à la télé, peu importe.

Mais ces rencontres me faisaient trembler de joie. J’étais souvent neutre car seul le jeu et l’émotion m’intéressaient.

Mais ces matches sans fin de Big Mac, de Becker, de Wilander. Ces Indiens qui parvenaient parfois à créer la surprise.

Cet Henri Leconte qui vient de nulle part et qui donne le Saladier (un plat à punch en fait) à son capitaine et sa nation.

Tous ces joueurs qui se transcendent.

Et les Belges.

Philippe Washer et Jacky Brichant, dont me parlait mon papa, Bernard Mignot et Patrick Hombergen, que j’ai supportés au Léo, Bernard Boileau, Karel Demuynck, Thierry Stévaux, Bart Wuyts, Xavier Daufresne, Johan Van Herck, Kristof Vliegen, Kris Goossens, Dick Norman, Eduardo Masso, Libor Pimek, Christophe Van Garsse, daviscupman 1, Xavier Malisse, les Rochus, Filip Dewulf, Steve Darcis, daviscupman 2 évidemment, et tous les autres qui m’excuseront de ne pas les citer, dont j’ai couvert avec passion les rencontres.

Et David Goffin, tellement exceptionnel.

Et ces deux finales, à Gand, ville… paternelle et Lille, ville si riche de souvenirs (et de regrets).

Messieurs les joueurs du Top.

Très humblement, aujourd’hui. Très franchement, aujourd’hui.

Très en colère, aujourd’hui, je vous dis: TAISEZ-VOUS!

Oui, taisez-vous!

Ou alors, messieurs les joueurs du Top, ne vous taisez pas mais soyez honnêtes. Dites les choses comme elles sont. ASSUMEZ!

Ne vous cachez pas derrière des excuses bidons du genre: « la saison est trop longue ».

La saison est trop longue??? M’enfin, messieurs les joueurs du Top: pas un seul d’entre vous ne fait l’impasse sur les exhibitions d’après saison.

Pas un seul d’entre vous refuse les chèques mirobolants que l’on vous propose pour aller jouer un match sur une plate forme de porte avion, sur une terrasse improbable d’un hôtel gratte ciel, un terrain construit sur l’eau ou tout autre endroit improbable.

La saison est trop longue??? M’enfin, et pourquoi avoir monté la Rod Laver Cup, alors qu’elle tombe à un moment où vous vous dites, tous, tous, fatigués?

La saison est trop longue??? Allons, messieurs les joueurs du Top, c’est vous qui l’allongez et je vous rappelle aussi, juste pour info, que l’Association des Tennismen Professionnel, est l’association des tennismen professionnels. Vous quoi.

Oh, je sais, vous allez me dire que vous vous êtes fait prendre le pouvoir par les annonceurs et les sponsors.

Allons, messieurs les joueurs du Top, ce sont ces parrains et sponsors qui vous permettent de gagner de l’argent, beaucoup d’argent, énormément d’argent.

Je ne suis pas amateur de l’amateurisme, loin de là. Et je suis le premier à dire que vous méritez cet argent.

Mais, franchement, taisez-vous.

Arrêtez de vous plaindre.

Ou alors, une fois encore, dites-le, que  vous êtes professionnels.

Dites le que votre moteur – l’un de vos moteurs – est l’argent.

Cela ne me choque pas.

Le fait que le vainqueur d’un ATP 1000 gagne plus ou moins 1.000.000 de dollars ne me choque pas.

Le fait que le perdant d’un premier tour de l’US Open gagne 54.000 dollars ne me choque pas.

Le fait que le vainqueur de l’US Open gagne 3.800.000 dollars ne me choque pas.

Non. Pas le moins du monde.

Ce qui me choque, c’est quand vous vous plaignez.

Ce qui me choque, c’est quand Novak Djokovic avance que les Grand Chelem, jusqu’à la finale, devraient se jouer en deux sets gagnants.

Ce qui me choque, c’est quand vous faites l’impasse sur la Coupe Davis – vous avez le droit – mais que, quelques semaines plus tard, vous acceptez des invitations à des tournois qui sont encore des exhibitions.

Ce qui me choque, c’est que vous ne disiez pas les choses: OUI, VOUS JOUEZ AUSSI POUR DE L’ARGENT.

C’est très bien ainsi, c’est normal, mais, diantre, dites-le.

Et si vous ne voulez pas le dire, ayez la décence, alors, de vous taire dans toutes les langues.

Messieurs les joueurs du Top, vous avez tué la Coupe Davis.

Pas par manque de temps, pas parce que la saison est trop longue.

Non, uniquement parce que les sirènes de l’argent ont été plus fortes que tout le reste.

J’aurais sans doute (peut-être?) agi de la même manière que vous car je suppose que j’aurais aussi été aveuglé par le nombre de zéro des différents contrats.

Je ne suis donc pas en train de vous dire que vous avez eu tort d’accepter cette manne financière.

Je dis que vous devez assumer vos choix et leurs conséquences.

Juste les assumer.

OUI, JE JOUE AUSSI POUR l’ARGENT.

Mais il y autre chose, messieurs les joueurs du top.

Si votre sport est devenu ce qu’il est, l’un des plus médiatisés du monde, ce n’est pas par hasard.

Non, c’est parce que des gars comme Dwight Davis ont eu l’intelligence de créer des compétitions comme la Coupe Davis.

C’est parce que les Mousquetaires, par exemple, ont écrit la légende du tennis.

C’est parce que les Grand Chelem, joués en cinq sets, ont généré des matches de fous, des matches de légende.

Pas uniquement en finale, mais aussi dès les premiers tours.

Si votre sport est devenu aussi rentable, c’est parce qu’il a une histoire.

Une vraie histoire.

Cette histoire a plus de cent ans.

Bien plus.

En quelques années, vous pouvez l’effacer.

Et vos successeurs s’en mordront les doigts.

Mais, il y a encore autre chose, messieurs les joueurs du Top.

Il y a peu, j’ai publié ici même les vidéos de votre première victoire en Coupe Davis.

Vous étiez merveilleux d’innocence enfantine. On lisait dans vos yeux le même bonheur que celui d’un gamin qui ouvre un cadeau de Saint Nicolas ou à Noël.

Votre symbiose avec VOTRE public était magnifique à voir, à palper.

Alors, messieurs les joueurs du Top, oui, VOUS, vous l’avez gagnée.

Mais ne privez pas vos successeurs de ce bonheur.

Ou alors, assumez votre choix.

Assumez-le.

Soyez aussi beaux dans la franchise que vous ne l’êtes sur le terrain.

Messieurs les joueurs du Top, je vous admirerais que davantage.

 

 

7 COMMENTS

  1. Ce serait peut-être pas mal avant de critiquer les joueurs du top de regarder leurs statistiques et de voir combien de rencontres, combien de matchs ils ont disputé en Coupe Davis?! Juste une suggestion…

    • Bonjour Eva,

      je connais bien les stats des joueurs du top en Coupe Davis mais cela ne change rien à mon propos. Qu’ils arrêtent de jouer la Coupe Davis ne me pose pas trop de problème (encore que) mais qu’ils ne disent pas que c’est parce que la saison est trop longue puisqu’ils remplacent la Coupe Davis par d’autres compétitions, plus rémunératrices.

      • Bonjour Patrick!

        Tout d’abord, je vous présente mes excuses… J’ai laissé l’énergie de la colère guider ma réaction… Tss, tss, tss… au lieu de dormir une nuit dessus… !!!

        Toute paisible, je continue à avoir la conviction personnelle que l’on fait aux joueurs du top de mauvais procès, sans tenir assez compte de leurs statistiques (que vous connaissez 🙂 ), du fait qu’étant joueurs du top, ils se retrouvent nettement plus souvent que d’autres en demi-finale ou finale de Grand Chelems (et l’on a perçu déjà avec David ces 2 dernières années que la réflexion par rapport à la Coupe Davis une semaine après un Grand Chelems en est modifiée), du fait aussi que pour certains d’entre eux à un moment, leur seule façon de gagner la Coupe Davis est de la gagner quasi tout seuls, comme Andy Murray l’a fait magnifiquement (mais à quel prix émotionnel et physique)…

        En passant, je vois ici et là que l’on évoque dans un même souffle la Coupe Davis et la Laver Cup, alors que l’implication physique n’est pas du tout comparable.

        Un autre avis personnel… Ce qui a le plus nui à la Coupe Davis ces dernières années, j’ai l’impression que c’est tout simplement l’incapacité de l’ATP et de l’ITF à collaborer et à chercher ensemble des solutions en partenariat.

        Et je terminerai sur une note philosophique… J’adore la Coupe Davis et son format traditionnel me manquera dans les années à venir… J’y vois aussi une invitation à nous rappeler l’impermanence de toutes choses et l’invitation à accepter des cycles de changement… Cette dure leçon nous servira, j’en suis sûre, aussi dans nos vies personnelles 🙂 !

        • Ne vous excusez pas Eva, je suis bien placé pour savoir ce que c’est de réagir à chaud 😉
          Nous ne sommes pas tout à fait d’accord sur le fond – ce qui fait le charme de ce blog – par contre je vous rejoins sur l’incroyable incapacité de l’ATP et de l’ITF à s’entendre….
          Au plaisir, toujours renouvelé, de vous lire.

  2. Je ne peux que partager votre colère. Je dois être plus à gauche que vous sur le plan économique, parce que ces chiffres me choquent et me choqueront toujours. Si les joueurs n’assument pas, comme vous dites, c’est peut-être parce qu’il reste encore en eux une étincelle de bon sens.

    Tout ceci me fait penser au cas de Bernard Tomic, qui de ses propres dires, déteste le tennis. Venant d’une famille pauvre, il s’y consacre pourtant tous les jours par seul appât du gain. Le seul fait qu’une telle situation soit possible est d’une absurdité sans nom.

    Les émotions propres à une rencontre de Coupe Davis sont d’une toute autre nature que les simples satisfactions d’être plus fort que l’autre, d’avoir gagné quelques points à l’ATP ou d’avoir encaissé des gains. Ce type d’émotions n’a plus sa place en ce triste 21e siècle.

    Tout ce qui n’est pas capitalisable à grande échelle doit disparaître. à mesure que s’étend son champ d’application, le capitalisme se mue en une gangrène idéologique qui n’épargnera aucun des aspects de notre existence. L’art et le sport sont les deux domaines qui ont éveillé chez moi le plus d’émotions. Force est de constater qu’ils pourrissent à vue d’oeil.

  3. Bonjour Patrick,
    Cela fait plusieurs jours que je viens voir si un article a été publié à ce sujet, voilà qui est fait!
    Il est en effet risible d’entendre les joueurs (du top :-)) faire l’impasse sur un w-e de coupe davis afin d’alléger leur calendrier, mais voir ces mêmes joueurs en exhibition ou à la Laver Cup, et je partage donc votre avis (sur ce sujet en tout cas :-)).
    Je profite de l’occasion pour vous dire à quel point c’est agréable, et différent, de lire vos commentaires qui donnent un avis tranché sur ce sport dont je suis fan également, et vous en remercier!

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