L’homme pressé, l’homme mur, l’homme debout

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epa05539724 Joachim Gerard of Belgium in action against Alfie Hewett of Great Britain during the Men's Singles Semi-final Wheelchair Tennis for Rio 2016 Paralympic Games at the Olympic Stadium in Rio de Janeiro, Brazil, 14 September 2016. EPA/BOB MARTIN - OIS/IOC HANDOUT EDITORIAL USE ONLY/NO SALES

David Goffin, Steve Darcis et Joachim Gérard ont porté haut les couleurs belges, ce vendredi.

Rio. Vendredi 16 septembre. Il ne fait pas très beau.

Sur le terrain, à un changement de côté, un homme. Il ferme les yeux. Sa tête dodeline. Il pratique une sorte d’hypnose intérieure qui le fait « voir » ce qui va se passer.

Cet exercice mental est surtout là, en fait, pour ne penser à rien d’autres qu’à son tennis.

Il est à deux ou trois jeux de la médaille olympique, son graal de toujours, son rêve si proche.

Il ne faut pas penser.

Surtout pas.

Dans les tribunes, un autre homme.

Pas d’exercice mental pour celui-ci. Non, Marc Grandjean prend des notes, des notes et encore des notes. Il n’en n’a pas besoin. Mais il doit le faire pour ne penser à rien d’autres qu’à la routine.

Cette fameuse routine qui vous permet, comme coach, de mener votre joueur vers son graal.

Ostende.

Quelques dizaines de minutes plus tôt. Un homme. Sur le terrain. Un homme concentré sur son sujet face à un jeune joueur brésilien dont il sait qu’il est largement à sa portée. Il sait qu’une défaite mènerait son équipe dans les doutes.

Alors, après quatre jeux un peu imprécis, il déroule. Proprement, sûrement. 6-2 6-2 6-0. Circulez, il n’y a plus rien à voir.

L’homme pressé à fait le job. Il a donné le premier point à l’équipe belge de Coupe Davis. David Goffin est quatorizième mondial. Il a déjà été onzième. Il a été deux fois en demi-finale d’un Masters 1000, a été en quart de Grand Chelem. Il a battu cette année le vainqueur de l’US Open. Il est fort. Très fort. Il a le droit de temps en temps de perdre des matches, de moins bien se sentir.

Mais, ici, à Ostende, il a remis les pendules à l’heure. Normal pour un homme pressé, précis, volontaire, rapide.

Rio.

Un peu plus tard. La tête a cessé de dodeliner.

Joachim Gérard est sur le court. Deux jeux Jo. Jo comme J.O.

Deux jeux, c’est peu.

Mais c’est tellement.

Il ne pense pas Jo. Sauf à son tennis.

Il ne pense pas aux efforts consentis.

Il ne pense pas aux heures de travail dans ce fauteuil qui doit parfois peser si lourd.

Il ne pense pas aux JO de Pékin, ni, surtout, à ceux de Londres, dont il aurait aimé revenir avec, déjà, une médaille.

Il ne pense pas à cette maladie qui l’a surpris quand il avait neuf mois.

Il ne pense pas qu’il a souffert, qu’il a travaillé comme un forcené.

Qu’il a dû se battre pour que son entraîneur puisse le suivre un peu plus.

Il ne pense pas, qu’à force de conviction, on l’a enfin reconnu, comme ses amis athlètes paralympiques, comme étant des sportifs professionnels de haut niveau.

Il ne pense pas…..

Enfin, si, c’est dans un coin de sa tête. Mais, surtout, surtout, ne pas laisser venir l’émotion.

Pas trop tôt, pas maintenant. La balle de match, c’est dans quelques minutes, dans quelques secondes.

Peut-être.

Car si la tête lâche, le bras lâchera aussi.

Ostende. Au même moment.

L’homme mur est au turbin.

J’ai écrit mur, pas mûr. Mais j’aurais pu l’écrire de deux manières.

Il a perdu le premier set mais, comme il le dira par après, cette perte au tie-break de la première manche aura presque été un déclic.

Diantre, il a tellement l’habitude de revenir du Diable Vauvert. Dans sa carrière, sur le court.

L’homme mur, comme un mur qui se refuse à être détruit alors que les brèches sont apparentes. Semblent apparentes.

L’homme mûr, qui a l’expérience d’un vieux routier mais qui vit à fleur de peau.

Il prend le deuxième set, puis le troisième.

Son slice fait des merveilles.

Son coeur de lion aussi.

L’homme mur, c’est sûr, va mener la Belgique à 2-0.

Rio.

C’est 5-1 pour Joachim Gérard. Puis 5-2.

On change de côté.

Les yeux se ferment, encore. Une dernière fois.

Dodeline la tête. Ne pas penser.

Ostende.

Go Steve. Le public, pas assez nombreux, est en voix.

Rio.

Le dernier jeu des Jeux.

Le dernier jeu de JO.

La dernière balle.

La dernière balle des JO pour JO.

Il la gagne.

Non, s’il vous plaît, ne lisez pas cette dernière ligne aussi vite, comme s’il s’agissait d’une formalité.

Il la gagne.

Vous savez ce que cela veut dire: il la gagne?

Cela veut dire que le graal est atteint. Que le rêve est réalité.

Le temps s’arrête.

Les larmes coulent.

Deux hommes.

Dans les bras l’un de l’autre.

Joachim et Marc.

Dieu sait pourtant que cet Ardennais qui peut être bourru n’aime pas montrer ses sentiments. Mais c’en est trop.

Ils pleurent, les deux.

Marc et Joachim.

Des minutes durant.

Pendant lesquelles défilent toutes les images de leur duo.

j’ai les larmes aux yeux en les regardant. Je les ai encore en l’écrivant.

Marc et Joachim.

Le bronze. La médaille. La vie.

La récompense.

Pas ultime, magnifique.

Ils pleurent.

Marc et Joachim.

Joachim, l’homme debout.

Debout face aux obstacles de la vie.

Ostende.

Steve. The Shark. Il est chez lui, sur un terrain de Coupe Davis.

Et il terrasse Thomaz Bellucci. 3 sets à 1.

2-0 pour la Belgique.

David, l’homme pressé.

Darcis, l’homme mur.

Joachim, l’homme debout.

Il est merveilleux, le tennis quand il offre ce genre de journée.

 

3 COMMENTS

  1. Je ne pensais pas qu’un blog de tennis me ferait un jour pleurer ! (Enfin, j’exagère un peu, car je pense que j’ai déjà pleuré souvent en lisant des articles sur le tennis, mais c’est un bel article 🙂

  2. Merci Patrick pour ce joli article 🙂
    Bravo à tous nos belges. Ambiance sympa hier à la côte, vraiment dommage qu’il manque de monde dans les tribunes…

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