Lettre ouverte au Major Wingfield

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26/06/2010 - Londres - Wimbledon - ILLUSTRATION / Net Copyright: Ph. BUISSIN/ IMAGELLAN

Cher Major Walter Clopton Wingfield, cela fait quelques années que j’ai envie de vous adresser cette missive mais j’hésitais, ne voulant pas troubler votre sommeil éternel.

Cher Major, les événements des derniers mois  m’ont cependant convaincu qu’il était temps que je le fasse. A la fois pour vous avertir mais aussi, et surtout, pour vider mon sac.

Cher Major, mes premiers émois avec le sport que vous avez créé en 1874 (*) remontent, je pense, à mes onze ou douze ans quand mon papa et ma maman, m’ont mis une raquette en mains. C’était, selon ma mémoire défaillante, sur un terrain en terre battue de Duinbergen, près de Knokke-Le-Zoute où j’ai eu le plaisir de disputer quelques tournois extraordinaires.

Depuis ces jours-là, le tennis n’a jamais quitté ma vie. Je m’en suis quelque fois éloigné, sportivement ou professionnellement, mais je dois bien reconnaître que ce sport a constitué une de mes lignes de vie. Celle qui me permettait régulièrement de redéfinir quelques objectifs personnels.

Mais Cher Major, je ne vous écris pas pour réaliser une psychanalyse, même si certains disent que j’en aurais bien besoin 😉

Plus ou moins au même moment que mes premiers pas sur terre, j’ai vu à la télévision une rencontre fantastique entre Arthur Ashe et Tom Okker. Ces deux monstres sacrés, je ne sais pourquoi, m’ont fait comprendre que ce jeu était juste magique.

Et, plus je jouais, plus je l’analysais, plus je m’en imprégnais, plus cette impression de magie s’est confirmée en moi.

Le tennis, Major, est devenu un sport physique, certes, mais est demeuré avant tout un sport stratégique où l’art de la déconstruction peut rivaliser avec celui de la construction.

Ou un joueur aussi « petit » qu’Olivier Rochus, peut venir à bout d’un géant comme Marat Safin.

Où un gros frappeur comme Ivan Lendl peut être détruit mentalement par un Michael Chang.

Où un John McEnroe, réinventeur du jeu, peut nuire au lift d’un Bjorn Borg régulier.

Où même les plus grands « limeurs » tissent leur toile.

Où des joueurs d’échec comme Andrei Chesnokov, Miloslav Mecir sont des artistes incompris.

Ou des Roger Federer peuvent atteindre, si pas la perfection, du moins l’orgasme technique.

Ou une Justine Henin, si fragile et si forte, peut faire douter et battre une Serena Williams, si forte et si fragile.

Où une Kim Clijsters, avec son grand écart devenu légendaire, peut dégainer et remporter quatre Grand Chelem.

Où tous les styles peuvent s’exprimer.

Où, même les plus anodins des joueurs, ou les moins connus, peuvent écrire des pages d’histoire, comme l’ont fait Nicolas Mahut et John Isner à Wimbledon.

Où, sur un jour, comme l’a fait par exemple Christophe Van Garsse, Dick Norman, Steve Darcis et tant d’autres, le plus humble peut battre le plus fort.

Le tennis, c’est une partie d’échec. Si l’on manque seul jeu, on ne peut pas le comprendre.

Un 6-0 6-0 peut sanctionner un match hyper serré alors qu’un 6-4 6-4 peut juste être dû au fait que le vainqueur n’a commencé à jouer qu’à la fin de chaque set.

Cher Major, ce que j’aime aussi dans ce Sphairistike devenu tennis c’est que les émotions sont les mêmes que l’on soit un champion mondial, un champion national, un champion régional, un champion local voire même un pas champion du tout.

Joueur d’interclubs pendant des années, j’ai vécu des moments magiques lorsque, par exemple, mon frère, perclus de crampes (faut dire aussi qu’il serrait sa raquette du début à la fin), parvenait parfois à prendre un point.

Lorsque une joueuse que je coachais a battu sa première (et seule) BO de sa carrière.

Lorsque mon fils est passé série B et qu’il me bat maintenant avec une facilité déconcertante.

Lorsque, il y a quelques jours seulement, mon petit-fils Eliott est venu pour la première fois sur un terrain de tennis et que j’ai donné cours à son papa.

Bon, il n’a que 8 mois (Eliott, pas son papa) et je ne peux pas encore dire dans quelle catégorie de champion il sera.

Bref, je m’emballe.

Cher Major, si je vous écris tout cela, c’est parce que je suis triste.

Non, pas triste, cela fait des mois que je suis en colère.

Oui, en colère car ce sport est en danger.

Oui, en danger.

Entendez-moi bien  (ou plutôt lisez-moi bien), je ne suis pas contre les évolutions et j’ai d’ailleurs connu le passage au tie-break ainsi que le passage de la balle blanche à la balle jaune. Le problème n’est pas là.

Mais, ces derniers mois, ces dernières années, je pense que ceux qui disent diriger ce sport perdent la tête.

Ils ont commencé par toucher à la longueur des matches. Même à Wimbledon, ils ont admis qu’il fallait mettre un tie-break dans la dernière manche.

Mais il y a pire, ils ont touché à la Vieille Dame. Ils l’ont tellement manipulée, cette Vieille Dame que, dans quelques années, on ne saura même plus ce qu’étaient les ambiances inimaginables qui voyaient, à domicile, les petites équipes faire douter ou battre les plus grandes.

Ils ont, aussi, accepté que les coaches viennent sur le terrain des joueuses pour les calmer, les guider, les reprendre en mains. C’est juste l’antithèse du tennis.

Mais, Major, il y a pire.

Oui, il y a pire.

Pendant la pandémie du Covid (c’est une maladie virale qui a bloqué le monde entier en 2020 mais je ne vais pas entrer dans le détail), le monde du tennis a révélé une bien horrible facette de sa personnalité.

Certains cadors se sont égratignés par messages publics. D’autres ont organisé des tournois sans queue ni tête. D’autres encore se sont plaint de leurs conditions de vie !

Des cadors millionnaires qui se plaignent de leurs conditions de vie et qui, comme des enfants trop gâtés qu’ils sont, ont fait des crises de gamineries et offert un spectacle désolant pendant que des hommes en blanc (comme la tenue de tennis des temps anciens) tentaient de sauver des vies branlantes.

Oui, Major, le monde du tennis a offert un spectacle indigne de son histoire et de son statut.

Même certains responsables ( ?) de Grand Chelem se sont mis en évidence négative.

Heureusement, celui que vous préférez – Wimbledon – a été le seul à garder la tête haute et a annulé son tournoi.

Ils sont bien, quand même, parfois, les Anglais.

Bref, Major, le tennis m’a fait de la peine au cours des derniers mois et des dernières années.

Je ne vous demande pas de revenir en sauveur et d’imposer à nouveau le tennis comme vous l’aviez inventé.

Non mais je vous demande juste, si vous en avez le pouvoir, de mettre un peu de bon sens dans la tête de ceux qui pensent être géniaux en touchant au cœur même d’un sport historique.

Je vous demande juste, si vous en avez le pouvoir, de rappeler aux ténors que, même si, bien entendu, la crise les a également touchés, ils feraient bien de regarder leur compte en banque avant de dire n’importe quoi.

Je voudrais juste, Major, que le tennis redevienne le sport merveilleux que j’ai toujours connu, sauf au cours des dernières semaines.

En fait, Major, j’ai juste envie de me poser devant ma télévision, ou dans les tribunes, et de regarder des hommes et des femmes jouer au tennis.

Faire des sets qui se terminent à 6 ou à 7 ou au tie-break.

J’ai juste envie de reprendre du plaisir.

J’ai juste envie qu’ils se taisent mais laissent parler leur talent, leur raquette.

Je ne leur en veux pas car chacun peut passer par une mauvaise passe – et en ce sens plus on le montre du doigt, plus j’aime Djokovic – mais je voudrais maintenant qu’ils se reprennent et que, dès Roland Garros, on ne parle plus que d’une chose.

De tennis.

De Sphairistke, si vous préférez.

Merci, Major, de m’avoir lu.

*Que les férus d’histoire ne me jettent pas la pierre et ne viennent pas me dire que c’est le jeu de paume qui a donné naissance au tennis. Le propos de cette lettre n’est pas là 😉

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