Lettre ouverte à David Goffin

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2119

Au lendemain de l’élimination de David Gofffin, je lui adresse ce petit courrier.

Cher David,

 

Ce matin, quand tu te lèveras, tu risques d’avoir un peu la gueule de bois.

Pas parce que tu auras trop fait la fête au Village olympique (encore que tu aurais bien le droit de t’octroyer quelques heures de bombance).

Pas parce que tu aurais abusé de la caipirinha  (encore que ;-). Non, tu auras la gueule de bois car, contrairement à tous les autres tournois que tu disputes au fil des saisons, le tournoi olympique ne reviendra que dans quatre années. C’est long, quatre années et il peut se passer tant de choses en une olympiade…

Cette gueule de bois sera due à une énorme frustration, doublée par une grande déception. Car, tu ne peux qu’être frustré de n’avoir pas été en quarts de finale. Tu ne peux qu’être déçu par cette défaite face à Thomaz Bellucci. Diantre, il faut remonter au début du mois de mai pour trouver trace d’une défaite face à un joueur extérieur au Top 50 et encore, s’agissait-il de Lucas Pouille, en forme étincelante sur terre.

Déception, donc, car ce huitièmes de finale était ce que l’on appelle un bon huitième. Bon, ok, le public a poussé et porté Bellucci mais tu as eu les cartes en mains, surtout dans le premier set mais en réalité tout au long du match.

Porté par son public, Bellucci a cependant réussi à se transcender, ce que tu n’as pas réussi à faire. Tu as tout donné, évidemment, mais tu es bien placé pour savoir qu’il y a une énorme différence entre tout donner et se transcender. C’est l’étape ultime qui fait qu’un bon joueur – ce qu’est Bellucci – parvienne de temps en temps à sortir des joueurs du top – ce que tu es. La perf du Brésilien est d’ailleurs sa meilleure de l’année.

Cette gueule de bois, David, sera du même tonneau, mais sans doute un peu plus forte encore, que celles que tu as ressenties au lendemain de ton quarts de finale à Roland Garros (défaite contre Thiem en ayant eu les cartes en mains dans le deuxième set) et après ton huitième de Wimbledon (défaite face à Raonic après avoir mené deux sets à rien).

Mais voilà. C’est ainsi. C’est le sport. C’est le tennis.

Un match de tennis, c’est un duel. Il y a deux gladiateurs et seul un des deux sort vainqueur. Il y a eu de la place, lors de ces trois rencontres, mais tu n’as pas réussi à t’infiltrer.

C’est rageant, c’est décevant, c’est frustrant. Mais ce n’est pas grave.

Non, David, ce n’est pas grave.

Pour te le prouver, je vais prendre un peu de recul.

Pas beaucoup de recul, juste un peu. Et je vais remonter le temps jusqu’au début 2014. Tu sais, ces premiers mois 2014 qui t’ont vu enchaîner des défaites rapides et pendant lesquels tu restais désespérément bloqué en dessous de la 100e place. A l’époque, d’aucuns t’incendiaient, affirmant que tu ne serais jamais au top, que l’aventure de 2012 à Paris était un feu de paille dont la fumée était estompée à tout jamais.

Puis, il y a eu cette période de rêve, pendant laquelle tu as enchaîné les succès, terminant l’année aux portes du Top 20 ! Le Top 20, David.

Regarde tes résultats 2016 avec les yeux de 2014, David. Qu’aurais-tu répondu si on t’avait alors affirmé que, 24 mois plus tard, tu jouerais contre Dominic Thiem pour aller en demi-finale de Roland Garros ou que tu mènerais deux sets zéro face à Raonic à Wimbledon ?

Il te faut, ce matin, prendre du recul. Pour ne pas lire les bêtises que l’on peut lire un peu partout. Pour ne pas sombrer dans la déprime.

Attention, David, je ne suis pas en train de dire que tu n’as pas raté trois belles occasions d’écrire encore un peu plus – et déjà – en lettres d’or l’histoire du tennis masculin belge. Mais je sais, comme on dit dans ma région, que rien ne sert de pleurer sur du lait renversé.

Cette demi-finale à Roland Garros, ce ne sera pas pour 20016, et pour cause. Le quart aux JO, ce ne sera pas pour Rio, et pour cause. Le quart à Wimbledon, ce ne sera pas pour 2016, et pour cause.

Mais tu es jeune, David et il passera encore des occasions. Combien ? Je ne sais pas.

Mais il en passera. C’est évident.

C’est logique.

Tu fais partie du Top mondial et, fatalement, tu seras encore dans des positions favorables.

Il faudra alors les prendre à bras le corps.

Il faudra, ce qui n’est pas réellement dans ton ADN, te transcender. Aller encore plus loin au fond de toi-même pour transformer les essais.

Il faudra, encore plus que maintenant, te faire mal.

Je sais que tu fais le maximum, David. Mais il est sans doute utile que ce maximum soit élevé encore un peu. Mais aussi, et surtout, que tu montres davantage à l’extérieur que tu te donnes à fond. Il faut que ton adversaire sente que tu es un guerrier. Que les spectateurs trouvent dans ta gestuelle des raisons de te porter en direction du dernier carré dans les majeurs.

Il n’y a pas de Grand Chelem en Belgique, il n’y aura pas de Jeux Olympiques en Belgique. Il est donc nécessaire que tu trouves toi-même le soutien d’un public qui ne sera pas de ta nationalité. Pour ce faire, il faut montrer que tu en veux. Il faut les appeler à te porter.

Il faut qu’ils crient pour toi, pour que ton coup droit soit plus sec, plus tranché, que tes volées, un peu trop déposées, deviennent injouables.

Il faut, David, et je sais que tu travailles sur ce point, que tu te fasses violence. Que tu sortes de ton costume de joueur policé. Je ne te demande pas d’être comme Kyrgios ou comme Murray mais juste de sortir un peu plus de tes gonds. De te manifester davantage.

Cette gueule de bois, David, ne va pas durer longtemps.

Un jour.

Une semaine.

Avec ton staff, tu vas y puiser la force de t’améliorer encore, car tu es perfectible sur différents points.

Cette gueule de bois, je la partage avec toi car j’avais envie de te voir en demi-finale de Roland, en quart à Londres et face à Nadal à Rio.

Mais je continue à être certain que les occasions continueront à se présenter à toi et, qu’un jour, plusieurs jours, tu les prendras à pleines mains.

Et, une fois que tu l’auras fait, tu y prendras goût.

Je te souhaite une très belle campagne américaine.

12 COMMENTS

  1. Comme l’a très bien souligné Murray, David est installé pour longtemps dans le top 20. Chacun décodera cette déclaration comme il l’entend.

    Il enchaîne aux States dans le même état d’esprit qu’à Rio.Le 1er tour à Cincinnati fut laborieux aussi, très souvent derrière sa ligne, et les pieds de plomb. Or il jouait un 105ème mondial.

    Contre Tomic, très bon 1er set. Heureusement que son service était excellent parce qu’il n’y avait pas d’inventivité dans le jeu. Tomic savait le lire à toutes les lignes, il suffisait d’être patient et faire le crocodile et attendre les fautes. Or, le tennis de David est meilleur que celui de Tomic.

    On peut se demander si le physique de David est trop court. Il a l’air de souffrir sur sa chaise. Boit et s’alimente peu.

    Mais la tension n’est-elle pas aussi mentale. En regardant les JO, on s’aperçoit que des athlètes ont des vies à l’extérieur du tennis. Par exemple, Naffisatou Thiam fait des études de géographie à Liège, Evi Van Acker est diplômée en bio-chimie, Cholé Leurquin est diplômée en school management etc…. Je sais, je sais on va rétorquer qu’en tennis, ce n’est pas pareil. Et bien, peut-être est-il temps de revoir les choses. Jusine Henin a toujours regretté de ne pas avoir son diplôme d’humanités, chez les garçons avec le sports-études de Mons, ils l’ont obtenu, ce fut un progrès. Pour enlever de la pression aux joueurs, il serait intéressant qu’ils puissent en même temps que le tennis, poursuivre une autre voie car il est impossible de faire taire la petite voix intérieure qui pose insidieusement la question de l’après.

  2. Personnellement je partage un peu ton avis Christian. Je ne vais commenter que ce match et certainement pas tirer des enseignements pour le reste de sa saison (et encore moins de sa carrière) qui est globalement très positive. Je suis néanmoins décu car Bellucci était loin d’être injouable. Certes il a fait quelques beaux points mais il n’a pas du sortir le match de sa vie. Il a de plus un jeu qui sied bien à David, avec ce coup droit de gaucher qui va venir chercher le point fort de David, son revers. Dans le deuxième, David a arrosé, commettant de nombreuses fautes non provoquées, y compris côté revers. J’ai même cru qu’il allait revenir, y compris dans le deuxième quand Bellucci a tremblé pour cloturer le match. Mais sa balle de 5-5 est jouée sans conviction. Une balle flottante qui sort sur deuxième balle. Dans le deuxième, j’ai eu l’impression qu’il se disait: je vais jouer plan plan et ca finira par passer car le mec en face va craquer. Et bien non. C’était décevant, ne nous voilons pas la face. Mais ceci étant dit ca ne préjuge en rien du reste de sa saison car ce n’est qu’un match. Je suis certain qu’il fera encore quelque chose d’ici la fin de la saison, et j’espère clairement un nouveau titre ATP, et pourquoi pas à Anvers? Il en clairement les moyens.

  3. Je pense que pour se transcender, il faut oser se mettre à nu, il faut oser jouer sa vie. Sa carrière est exceptionnelle, il en est parfaitement conscient et il assure, il se protège un peu, pour ne pas être trop touché par une défaite. Mais du coup, mentalement il n’en impose pas assez. Les deux premiers sets contre Raonic, je ne les oublierai jamais; physiquement, tennistiquement, il a tout ce qu’il faut pour un long séjour top 5. Mais sans prise de risque émotionnelle maximale, sans engagement total de l’esprit, il trouvera quasi toujours un joueur face à lui qui aura cette faim, cette rage de vaincre, cette envie de vibrer (Thiem est un bon exemple). Ce travail mental s’apprend, bien plus facilement que toute la panoplie de son jeu, et si il a tout ça en lui mais qu’il ne parvient pas à l’extérioriser, l’apprentissage n’en sera que plus court. Sinon pour en revenir à ce match face à Bellucci, le public était exécrable certes, mais il a eu l’occasion de calmer tout ça dès le début du match, à maintes reprises. Mais pour ça, il fallait être « méchant », sans pitié, et lâcher tous les chevaux sur ces balles de break, ne pas permettre à l’autre de profiter d’une aubaine, de reprendre confiance. Lorsqu’on songe uniquement à la victoire et qu’on montre à son opposant qu’on ne relâchera pas l’étau, on ne se laisse pas distraire par tel ou tel élément extérieur, on est focus sur son objectif et on y va, ça passe ou ça casse! Je suis tout sauf fataliste, mais à la suite de la perte du premier set, le résultat final me semblait inéluctable. J’aimerais tant qu’il puisse remporter des matchs compliqué, qu’il se fasse violence pour renverser la vapeur et qu’il goûte à cette saveur toute particulière, cette sorte de vengeance qui donne des ailes et qui fait qu’on se sent intouchable. Il est déjà revenu de l’arrière bien évidemment (coupe davis), mais peut-être qu’il n’a pas profité suffisament de ces expériences pour se forger ce mental d’acier si précieux.
    Voilà, ce ne sont que de bêtes analyses de comptoir mais je tenais à réagir à ton bel article, cette défaite m’a beaucoup touché, je te lis régulièrement et je suis plus que souvent en phase avec tes analyses.

  4. Davis Goffin est un super gentil garçon, trop gentil ! Il a bien le temps de sortir une agressivité qui ne fait pas partie de manière naturelle de sa personnalité. C’est un merveilleux joueur mais hier l’ambiance n’était pas pour lui dans un stade un peu trop ‘people-foot ». Cela ne lui convenait pas du tout. pffff…. JPierre cartilier HANNUT

  5. Moi je suis et reste supporter de çe magnifique joueur et je suis convaincue Qu’il a fait son maximum !!!!!!! Il n’a de leçons à recevoir de PERSONNE !!!!!!!! C’est une suite de pas de chance !!!!! C’est tout !!!!

  6. Rien Patrick. Coup de sang rien à voir avec vous mais vous fûtes un bel exutoire.
    Sorry et merci pour ce bel article

    • Je dois valider les commentaires et je n’étais pas devant mon pc ce matin. Et je valide toujours tous les commentaires donc je ne comprends pas votre propos. Merci d evotre contribution.

  7. Christian. D’accord avec vous sur l’attitude affichée de David. Mais comme le dit Patrick qui le connaît mieux que nous, il montre un visage qui n exprime pas forcément ce qu il ressent (voir Federer). Plus, ne pas comparer avec des disciplines pour lesquelles les jeux sont THE objectif final ce qui n est pas le cas pour la plupart des joueur/joueuses de tennis, pour preuve, sur l ensemble du top10, regardez qui est encore là après 3 tours (en comptant ceux qui n ont même pas daigné se déplacer).

    Juste envie de dire à David d avoir la gnac à chaque fois qu une porte s ouvre, pour qu il n ait aucun regret. Contrairement à Patrick je suis d avis que des occasions, il faut les saisir et qu il ne faut pas avoir de regrets. kim Clijsters par exemple peut regretter de nombreux matchs ( finale RG contre Capriati, demi à L AO contre Serena, … ) où elle s est peut être dit , ça passera la prochaine fois… En fait elle n a plus jamais été en position de gagner à RG. Please David pense y… Cette année Ç est 3 occases en or qui sont passées, n en laisse plus d autres. Tu ne gagneras pas tout, mais joue à fond pour n avoir aucun regret

  8. Bonjour Patrick.
    Cela fait longtemps que je ne suis plus intervenu sur ce blog, mais je tenais à vous remercier pour ce bel article. Je continue à lire vos interventions (ainsi que celles de Ph. Dewulf) avec beaucoup de plaisir.

    @Christian Wynen : De mon humble avis, je crois que vous vous trompez quand vous sous-entendez que l’envie de se battre chez David n’est pas permanente (vous écrivez vous-même d’ailleurs « mais ce n’est qu’une impression »). Après, d’une part tout le monde ne le montre pas de la même manière, et d’autre part on a affaire à des hommes et pas des machines (et donc même si le vent est le même pour tous, le public ne devrait pas avoir d’influence, …). Sur ce dernier point c’est bien heureux d’ailleurs. Le jour où on aura affaire à des robots plutôt que des être humains j’arrêterai de suivre le sport.

  9. Se transcender… C’est ce qui fait avancer le « schmillblik » dans tous les domaines. J’ai senti David un rien fébrile, mais c’est dans un « revers » qu’on apprend.

  10. Bel article cher Patrick, mais je pense qu’il convient de faire une analyse un peu plus sévère. Son match contre Belucci m’a fort déçu et j’ai eu l’impression, mais ce n’est qu’une impression, qu’il n’avait tout simplement pas envie de se battre. Qu’il était las, tout simplement. Et ça, je trouve qu’à son niveau c’est grave. Dans le contexte olympique où l’on voit des judokas pleurer après une défaite après avoir tout donné pendant 4 ans pour se préparer pour ces jeux. Se sublimer et se transcender doit rester exceptionnel. L’envie de se battre doit être permanent.

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