Le virus du tennis (2): Xavier

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20131002 - MONS, BELGIUM: Belgian Xavier Malisse is emotional as he addresses the crowd after the tennis game between Belgian Xavier Malisse (ATP 122) and Ukranian Sergiy Stakhovsky (ATP 94) in the first round of the men's singles tournament at the ninth edition of the Mons Ethias Trophy tennis tournment, Wednesday 02 October 2013. BELGA PHOTO DENIS VASILOV

Wimbledon, dans les années 90. Le tournoi juniors, réservé aux joueurs de 18 ans et moins.

Je suis dans les allées vertes de Church Road et je tente de suivre les différents juniors belges, dont certains sont promis, dit-on, à un très bel avenir. Parmi eux, Olivier Rochus, bien entendu, mais aussi un certain Xavier Malisse.

Xavier Malisse, c’est le joueur belge qui, avant David Goffin, a été le mieux classé au classement mondial : 19ème. Mais, même quand il était en demi-finale de Wimbledon en 1993, certains le critiquaient, estimant qu’il gâchait son talent.

Malisse a toujours, ou presque, été un incompris.

Jeune, déjà, c’était le cas. 

Wimbledon, dans les années 90, donc.

Quelques semaines avant ce tournoi, il avait, paraît-il, eu un comportement inacceptable lors de l’Astrid Bowl de Charleroi, l’épreuve juniore la plus importante de Belgique. Où il ne se serait pas battu à fond. Alors, pour le punir, les responsables de l’aile flamande de la fédé l’ont envoyé seul à Wimbledon… Drôle de punition mais bon…
Je me rappelle avoir été voir son huitième ou son quart de finale. Il était épaulé par des entraîneurs de l’aile francophone mais je sentais qu’il avait besoin de soutien, d’appui. Je ne sais pas s’il s’en rappelle mais je me suis installé sur ce terrain annexe et j’ai soutenu son regard dès qu’il en avait besoin. J’ai fait ce que l’on appelle du ‘eye coaching’, à savoir que j’étais un repère pour Xavier. Pas pour lui donner des conseils, mais juste pour lui montrer que quelqu’un était là.
Xavier était, déjà, un gars extra.
Mais une succession de faits mal interprétés lui ont conféré une image désastreuse, bien loin de la réalité. Bien loin de l’homme généreux qu’il est. Qu’il a toujours été.

Vers 17, 18 ans, Malisse veut quitter la Belgique où personne ne comprend comment il fonctionne. Et il se rend aux Etats-Unis, chez Nick Bollettieri, l’un des sorciers du tennis mondial qui dispose d’une académie à Bradenton, à l’ouest de la Floride.

Dans une édition de début de saison, alors que Xavier n’a pas encore réussi de grands résultats, un magazine américain le place parmi les grandes vedettes de demain, aux côtés, si mes souvenirs sont bons, d’une certaine Anna Kournikova.

Dans le même temps, la firme Adidas mise sur lui et lui offre un contrat peu usité en Belgique jusque-là. Malisse est l’un des espoirs du tennis mondial. Personne ne le nie. Mais, en Belgique, on n’aime pas les stars. On n’aime pas les graines de star. Ou plutôt, on ne les supporte pas, on est incapable de les gérer.
Un photographe belge se rend chez Bollettieri, à Bradenton. En Floride, donc. Et, juste pour la photo, il loue une voiture décapotable. Je dis bien: le photographe loue une décapotable. Et prend des photos de Xavier. Qui se met donc au volant de la décapotable. Et qui, comme on est en Floride et qu’il fait 30 degrés, porte des lunettes de soleil…

Des détails? Non.

Quelques semaines plus tard, les clichés paraissent dans la presse tennistique belge mais aussi dans différents quotidiens.

Et les quolibets commencent : “pour qui il se prend, ce Malisse! Il n’a encore rien gagné et il se la pète…”
Depuis cet épisode, Malisse rame pour se refaire une image. Enfin, disons qu’il a ramé. Car, après un certain temps, il en a eu marre de ramer. Car on ne lui pardonnait rien.

Je me souviens d’une rencontre de Coupe Davis. En France. J’y étais et tout ce que l’on a raconté est faux.

Malisse avait perdu son simple en jouant très mal, c’est vrai. Et des dirigeants fédéraux, dont le Président, ont insinué dans la presse que Xavier Malisse était sorti la veille et qu’il avait bu. C’est faux. Il est sorti mais n’avait pas bu une goutte. Et il est rentré vers 23 heures, sobre. Je le sais… j’étais au bar de l’hôtel…


Il y a aussi eu l’épisode Jennifer Capriati. Ben oui, Xavier Malisse est sorti avec l’ex Teenager du tennis américain, qui a été numéro 1 mondiale. Et cela a fait les choux gras et stupides d’une certaine presse, parfois même sérieuse.

Ben oui, Jenny – c’est le surnom de Captriati – n’a pas toujours été très tendre avec Xavier. Ben oui, leur couple n’a pas toujours suivi une ligne droite. Mais et alors? Qu’est-ce que cela peut bien faire? En quoi cela regardait-il la presse belge?

Mais en Belgique, on n’aime pas les couples glamour. On n’aime pas les vedettes. Enfin, je veux dire que l’on ne sait pas gérer les couples glamour… ni les vedettes.

Il y a aussi cette attitude. Cette manière de jouer. Qui fait croire que Malisse ne se bat pas. Qu’il ne s’entraîne pas. C’est dingue le nombre de fois que l’on m’a dit: “dommage, hein, s’il se battait et s’l s’entraînait, qu’est-ce qu’il aurait été fort!”

Et je réponds, toujours la même chose : « Mais enfin, Malisse a été demi-finaliste de Wimbledon, il a gagné plusieurs tournois, il a été classé dix-neuvième mondial! Vous pensez vraiment qu’il aurait réussi tout cela sans s’entraîner? »
Xavier Malisse est un gars à part, c’est vrai. Il a un vrai caractère, c’est vrai.
Mais c’est un bon gars. Un vrai bon fieu qui ne mérite pas tout ce qu’on a dit de lui, tout ce que l’on a insinué.
Non, Xavier Malisse est un homme généreux.
Un jour, alors que j’organisais encore un grand tournoi exhibition – Tennis Sida Cancer à Binche – et qu’il ne pouvait revenir des Etats-Unis, il m’a téléphoné. Et, sincère, vraiment sincère, il s’est excusé, me proposant des raquettes, des tenues que je pouvais vendre aux enchères. Et il m’a souhaité bonne chance.
Un détail? Non. Pas un détail.
Vraiment pas un détail dans le milieu tennistique de sa génération.
Un mec extra, je vous dis.

Avec lequel, je le répète avec force parce que j’en suis fier, je me suis toujours senti très proche. C’est dire que son dernier match, disputé en octobre 2013 au Challenger de Mons, m’a marqué plus encore que d’autres. Et que l’émotion qui m’a submergée s’est, je pense, transformée en lettres et en mots :

« Un regard.
Chargé de larmes.
Deux regards.
Une multitude de regards.
Une jeune fille, à côté de moi. Elle pleure.

Elle ne doit pas avoir plus de quatorze ans. Elle est donc trop jeune pour avoir connu Xavier Malisse à sa meilleure époque.
Sa copine pleure aussi.
Comme sa maman. Comme pas mal de gens dans les tribunes. Comme Dominique Monami, la directrice du tournoi.
Comme moi. D’ailleurs.
Je ne pleure pas parce que Xavier Malisse arrête. La jeune fille non plus. Dominique non plus.
Je ne pleure pas parce que ce gaillard fabuleux met un terme à une carrière qui ne l’est pas moins.
Non, on pleure car Xavier se livre. Il se déshabille. Il se laisse aller. Pudiquement. Magnifiquement. Avec sa retenue habituelle. Mais il se laisse aller.
Il sait que c’est le moment.
Le moment de remercier son public. Le vrai, celui qui aime le tennis, qui comprend qu’un être humain, écorché par la vie, a le droit de péter de temps en temps un câble.
Ce public qui pardonne aux joueurs des moments d’humeur pour ne retenir que la générosité.
Malisse dit, entre deux larmes et sanglots : « merci. Merci public. Je sais que, parfois, en me regardant à la télé, vous vous demandiez ce que je faisais, mais, toujours, vous avez été là. »
Puis, la gorge nouée, il remercie sa famille, son frère Olivier, si discret, mais si présent et indispensable.
Ses oncles, ses tantes.
Et ses parents.
Son papa, qui lutte. Et sa maman, partie il y a trois ans.
« Tous les jours, je pense à toi, maman. »
Et d’ajouter, avec cette sincérité qui lui sied si bien : « les parents, profitez en bien, quand ils ne sont plus là, c’est trop tard. »
Xavier s’effondre dans ses mains. Il pleure. Il se laisse aller. Il laisse filer seize années de pression.
Seize années pendant lesquelles il sait qu’il n’a pas été compris par certains, dont souvent ceux qui sont censés rapporter la réalité des choses.
Il sait qu’il n’a pas toujours réussi à communier avec le public.

Il profite donc, il savoure, il laisse parler les émotions. Mais il n’est pas dupe car, mâture, il fait la différence entre une émotion sportive et une émotion de vie.
« Aujourd’hui, dira-t-il plus tard à la conférence de presse, il s’agit des réelles émotions, celles des absences, des manques, des pertes. Sur un terrain, c’est différent. C’est autre chose, les émotions sportives sont faites de hauts. La vie et le sport, ce sont deux choses complètement différentes. Je ne les ai jamais mélangées. »
Formidable Malisse.
La jeune fille à côté de moi pleure encore. Elle ne sait sans doute pas ce que Xavier a traversé. Elle ne sait sans doute pas oh combien on a été injuste avec lui.
Mais elle s’en fout. Car, du haut de ses 14 ou 15 ans, elle sent les choses. Elle sent que ce gars est un nerf à vif. Qu’il est aussi généreux que colérique. Qu’il est aussi tendre que sont parfois surprenantes ses réactions.
Elle a compris qu’elle vivait un moment fort. Un de ces rares moments de fusion entre un homme qui s’en va et un public qui se rend compte d’une page qui se tourne.
Malisse est comme cela : entier. Il n’a pas toujours réussi à le dire mais il faut bien dire aussi que beaucoup n’étaient pas prêts à l’entendre.
Trop heureux de condamner un joueur qu’ils ne connaissaient pas. Qu’ils ne cherchaient pas à comprendre.
C’était pourtant évident que ce type était une pépite. Une pépite brute qui, c’est étonnant mais c’est ainsi, aurait perdu de son éclat si elle avait été polie.
« Avec tant de talent, il aurait pu être meilleur, ai-je souvent entendu ».
Meilleur ? Mais enfin, Xavier Malisse a été 19ème mondial. Pour ceux qui ne se rendent pas compte de ce que cela veut dire, je précise que le 19ème footballeur du monde joue sans doute à Chelsea ou à Barcelone. Etre 19ème mondial, en tennis masculin, c’est faire partie de l’élite.
Mieux : Xavier est resté dans le top pendant plus de douze ans et cela fait seize ans qu’il arpente le circuit.
Seize ans ! Lui que l’on disait fainéant, peu courageux, qui n’était pas motivé.
Il quitte le circuit à 33 ans après avoir réussi deux ou trois fois à revenir d’un enfer dont peu de gens le voyaient émerger.
Tout cela, je ne le dis pas à la jeune fille à côté de moi. Je la laisse à ses émotions.
Je la laisse savourer ce moment unique. Qui aurait mérité un stade plus rempli mais les 1300 personnes venues à Mons auront désormais un souvenir génial d’un homme qui ne l’est pas moins.
Xavier Malisse pleure. Le public pleure avec lui.
Xavier Malisse s’en va. C’est une page du tennis belge qui se tourne. Une page pas assez souvent lue. Une page pas assez appréciée.
Mais Malisse, comme les grands artistes, se fera mieux connaître quand il sera parti. Dans quelques années, on dira : « merde alors, quel talent il avait. Ce service, asséné on ne sait comment et qui faisait si souvent mouche. Cette capacité à accélérer de trois mètres derrière la ligne. Cette manière de jouer sur le gazon qui a fait de lui l’un des meilleurs spécialistes de la surface. Cette gouaille qui nous faisait pester et sourire. »
Moi, ce n’est pas le joueur qui va me manquer.
C’est l’homme.
Ce jour d’octobre 2013, pourquoi ne le dirais-pas ?, après la conférence de presse, j’ai été lui dire merci. On s’est regardé dans les yeux, en se serrant la main comme deux vieux potes qui se voient rarement mais s’apprécient fortement. On s’est parlé. Peu.

Ce qu’il m’a dit m’est allé droit au cœur.
Mais plus que dans les paroles, tout était dans le regard.
Un regard qui m’a fait penser à celui que nous avions échangé, il y a plus de quinze ans, quand, à Wimbledon, en juniors, il s’était retrouvé seul sur un terrain annexe et qu’il cherchait un réconfort.
Ce jour-là, je le redis, Xavier m’avait touché au plus profond de moi.
Il était, déjà, cet être écartelé entre sa bonté naturelle et sa rage de bien faire.
Entre cet échange de regard des années 90 et celui d’octobre, il y a une constante : Xavier n’a pas changé.
Il a mûri, il a grandi, il s’est fait un palmarès exceptionnel (oui, exceptionnel !).
Mais il est resté le même.
Je sais que l’on aurait aimé qu’il soit plus ceci, plus cela.
C’est idiot.
Xavier ne peut, ne doit pas changer.
Il doit, encore et toujours, suivre sa ligne.
Une ligne pas toujours rectiligne, pas toujours simple à décrypter.
Mais une ligne de vie. Cette ligne qui fait d’un homme une exception.
Et, comme toutes les exceptions, celle de Xavier n’est pas comprise par tous.
Mais, là aussi, on s’en fout. Ceux qui voulaient le comprendre l’ont compris depuis longtemps. »

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