Le virus du tennis (1): JUSTINE

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Bonjour à tous en ces moments particuliers. Je me suis dit que, comme on avait un peu plus de temps, je pouvais vous proposer des lectures que vous n’aviez peut-être pas encore pu découvrir. Je vais donc, tous les deux jours, vous proposer des articles, anciens ou nouveaux.

Et je vais commencer par publier les chapitres de mon livre « Histoires de Scoop », paru en février 2017. Je ne vais évidemment publier que les chapitres tennistiques.

En premier le chapitre consacré à Justine.

JUSTINE

Le tennis est entré dans ma vie quand j’avais une douzaine d’années. Depuis, il ne l’a jamais quittée. Il a constitué – et constitue encore en réalité – la colonne vertébrale de ma carrière journalistique. Quelles que soient mes fonctions dans les différents médias que j’ai fréquentés, j’ai toujours écrit sur le tennis et j’ai toujours été passionné par cette discipline qui ne permet pas aux sportifs de se dissimuler derrière un co-équipier. Sur un terrain de tennis, quel que soit le niveau du joueur ou de la joueuse, on ne peut qu’être soi-même.

Plus encore que la technique et l’ambiance des grands matches, c’est cette impossibilité de se cacher qui me fascine.

Grâce au tennis, j’ai eu l’occasion de créer de très solides amitiés et de rencontrer des personnalités fortes, très fortes. Parmi celles-ci, sans nul doute, Justine Henin occupe une place particulière. Tant du fait de son palmarès inouï (7 titres du Grand Chelem, une médaille d’or olympique, une première place mondiale) mais aussi du fait de sa vie qui ressemble à tout, sauf à un long fleuve tranquille.

Justine, c’est une championne hors norme, une femme hors norme, une vie hors norme.

Ma mémoire n’est plus ce qu’elle a été et je ne pourrais donc pas préciser exactement la date de ma première rencontre avec Justine. Il ne s’agissait d’ailleurs pas réellement d’une rencontre puisque je ne lui ai pas parlé cette fois-là, mais bien d’une découverte. J’étais déjà journaliste – principalement pour le magazine Play Tennis pour qui je couvrais les régions de Namur et de Luxembourg. J’avais appris que deux ‘prodiges’  disputaient un tournoi dans un des clubs de ces deux régions et je me suis dit que ce serait sympa d’aller jeter un œil.

D’autant qu’étant prof de tennis, je me suis toujours méfié des propos catégoriques affirmant qu’un gosse est un champion en herbe. Un peu comme Saint Thomas, j’ai donc voulu me rendre compte de la valeur réelle d’un certain Rochus et d’une certaine Henin.

Quand je suis arrivé sur place, j’ai tout de suite compris que je n’étais pas le seul à vouloir me faire mon opinion. Ils étaient en effet nombreux, non pas les journalistes, mais bien les responsables fédéraux et autres amoureux de tennis à avoir eu la même idée que moi.

Ce jour-là, pourquoi mentirais-je ?, je n’ai pas été réellement subjugué par Olivier et Justine qui devaient avoir 7 ou 8 ans, guère plus. D’autant qu’ils jouaient sur des terrains de mini-tennis et que je n’étais pas encore suffisamment familier avec cette pratique pour pouvoir juger.

Pendant les quelques années qui ont suivi ce tournoi, j’ai bien évidemment beaucoup entendu parler de Henin. Diantre, allant de club en club en tant que journaliste, il était fréquent que quelqu’un évoque cette jeune « garçon manqué » qui étonnait tant par son look que par son jeu tout en finesse.

Un peu plus tard, c’est lors d’un tournoi organisé au RAEC Mons que j’ai réellement rencontré Justine. J’ai échangé quelques mots avec elle mais, surtout, j’ai beaucoup devisé avec José, son papa. Petit à petit, nous avons appris à nous connaître et nous avons été assez proches pendant quelques années. Tout comme je me suis toujours senti très proche de Carlos Rodriguez, le coach de Justine.

Après Mons, il n’était pas rare que je parle avec José et Justine. Soit par téléphone, soit de vive voix. Il faut savoir qu’à l’époque, nous sommes alors au milieu des années 90, il n’y avait pas beaucoup de journalistes exclusivement tennistiques. Moi, en tant qu’indépendant, je couvrais tant le tennis national que l’international, c’est dire que j’étais souvent dans les parages de Justine et de son clan dont Thomas, son frère, avec lequel je m’entendais également assez bien.

En 96, j’ai mis sur pied la première grande exhibition tennistique uniquement belge- Tennis Sida Cancer. Cela se passait au Royal Tennis Club Binchois. Nous invitions les meilleurs joueurs belges et les meilleurs espoirs du pays. Justine a évidemment été plusieurs fois de la partie, ce qui m’a permis d’encore mieux la connaître.

L’entente était telle que, à la veille de son premier titre de championne de Belgique, en 1997 – elle a battu Dominique Monami -, José m’a demandé si je ne voulais pas un peu briefer sa fille par rapport aux médias. Je me suis donc rendu chez une tante de Justine, dans le Brabant Wallon, à la veille de ce qui allait être la première victoire médiatisée de la jeune Rochefortoise. Je me souviens très bien de la manière dont j’ai abordé la presse et des conseils que j’ai conférés à Justine. Je reconnais, après coup, que ce n’était sans doute pas à moi de la prévenir des dangers des journalistes mais je n’ai pas de regret. Si ce n’est que je pense être un rien responsable de la tendance qu’a eu Justine de répondre quasiment toujours la même chose.

Toujours en 1997, j’avais le plaisir d’être consultant tennis pour la RTBF. Aux côtés de Benoît Liénard, j’ai vécu la folle aventure de Filip Dewulf. Deux jours plus tard, les responsables d’une chaîne numérique française m’ont demandé d’être le consultant de la finale juniore qui opposait Justine à Cara Black! Les Français qui ont suivi ce match ont dû me trouver particulièrement énervant tant j’ai laissé apparaître ma faiblesse pour la joueuse belge qui avait battu Nathalie Dechy en demi.

Quelques semaines plus tard, Benoît Liénard et moi nous sommes rendus à Rochefort pour réaliser un des numéros de l’émission 40-15 – le premier magazine télévisé belge consacré uniquement au tennis. Dans un premier temps, j’ai demandé si je pouvais échanger quelques balles avec la jeune joueuse…  Elle avait l’air étonnée mais elle a accepté et je dois à la vérité d’écrire que je menais 3-2 lorsque nous avons arrêté. Bon, ok, j’étais B0 et elle était encore jeune mais je range tout de même cela dans le rayon de mes beaux souvenirs.

Cela étant, ce ne sont pas tant ces quelques jeux qui ont valu le déplacement. L’ambiance était extraordinaire entre les membres de la famille Henin et l’équipe de la RTBF. A tel point que, dix ans plus tard, je me demande encore comme nous sommes rentrés de Rochefort. Car, pour rappel, Rochefort est également le nom d’une bière assez forte…

Toujours en 1997, il y a eu la mort de Lady Di, le 31 août, très exactement. Pourquoi évoquer ce drame ? Parce que, pour moi, il est lié à une soirée mémorable avec Justine et son papa. Je me rappelle très bien qu’elle avait été assez choquée d’apprendre l’accident et la mort de la Princesse. Nous avons tout de même pas mal ri car, sur les chaînes américaines (Justine disputait alors le tableau juniors de l’US Open duquel elle a atteint les quarts de finale), on entendait « Candle in the wind » d’Elton John quasi en boucle, ce qui était un rien lassant. Après avoir regardé les infos dans sa chambre d’hôtel, nous sommes allés manger ensemble. Je pense me souvenir que nous nous sommes attablés au All Stars Cafe à Time Square mais je n’en suis pas certain.

Plus Justine avançait dans la jungle du tennis féminin, plus je me rendais compte que quelque chose ne tournait plus rond. Que l’ambiance bon enfant qui régnait dans le clan était perturbée par un je ne sais quoi de troublant. Que les relations intrafamiliales avaient l’air de se distendre. J’en ai régulièrement parlé à Carlos, mais en tant que confident, non en tant que journaliste.

Tout me semblait aller à vau-l’eau et personne n’osait bouger le petit doigt et mettre le débat sur la table. Pourtant, le problème était clair : la relation entre José et Justine Henin se tendait et pouvait nuire à la carrière de cette dernière. Que l’on m’entende bien : je ne disais pas que José ne faisait pas tout pour sa fille, je n’avançais pas qu’il n’a pas sacrifié beaucoup pour sa championne de fille. Non, simplement, j’avançais qu’être père de star en devenir n’est pas chose aisée et que, parfois, la seule solution est de se retirer sur la pointe des pieds afin de laisser la jeune pousse trouver elle-même son terreau.

Oui mais voilà, ce qui est évident quand on est à l’extérieur peut paraître cruel quand on est à l’intérieur. D’autant que, je le répète, personne n’osait évoquer le sujet de vive voix. Ni même Carlos pour la simple et bonne raison qu’un coach ne peut pas être – directement ou indirectement – responsable de l’éventuelle bisbille entre sa joueuse et la famille de celle-ci.

C’est au soir d’une défaite assez logique au premier tour de l’US Open que j’ai compris qu’il fallait que les choses bougent. Justine venait de perdre contre Amélie Mauresmo, ce qui n’avait rien de déshonorant et, pourtant, l’ambiance dans le player lounge était détestable. Je me suis tourné vers Carlos et, par un échange de regard, nous nous sommes compris. Deux jours plus tard paraissait dans La Libre Belgique un éditorial assez sévère dans lequel je disais, en substances, que « l’avenir de la carrière de Justine résidera dans sa faculté à s’éloigner du giron paternel »

On imagine bien évidemment que cet article n’a pas plu au papa de Justine et je dois reconnaître que j’aurais été davantage inspiré si je lui en avais parlé au préalable. Je pense cependant  que cela n’aurait alors pas eu le même impact sur Justine.

Assez logiquement, José a déposé plainte pour diffamation contre moi et m’a réclamé 500.000 francs belges. Plainte qui n’a pas été suivie d’effet. En tous les cas, je n’ai jamais été condamné pour diffamation, ni dans cette affaire, ni dans tout autre, d’ailleurs.

Quelques mois plus tard, Justine prit la décision de quitter la maison familiale.

Mais, assez logiquement, elle s’est également un peu éloignée de moi après la parution de ce commentaire. J’ai appris par la suite qu’elle était loin de m’en vouloir (au contraire même) mais nous n’en avons jamais reparlé. Il n’est pas simple, faut-il le souligner ?, de lire dans la presse des critiques vis-à-vis de ses parents même si l’on sait que ces critiques ne sont pas dénuées de sens.

Mais le respect est toujours demeuré entre elle et moi. Ainsi qu’entre Carlos et moi. Son premier mariage ne changea d’ailleurs rien à ce respect. Je me suis d’ailleurs assez bien entendu avec Pierre-Yves.

Cela étant, dès juin 2001, j’ai arrêté de suivre le tennis de manière quotidienne. Ben oui,  après 12 ans consacrés presque exclusivement à ce sport, j’ai arrêté de le suivre journalistiquement exactement quinze jours avant la demi-finale entre Kim Clijsters et Justine Henin à Roland Garros en 2001 !

Mais, tout en m’occupant de La Libre Match, je restais très attaché à ce sport puisque je n’ai jamais arrêté d’écrire pour Match, bien sûr, mais aussi pour Play Tennis, pour Sport Magazine. J’ai aussi créé un blog, Amortie et Lob, qui existe encore et toujours et est hébergé par Le Soir.

Fin 2002, je me suis rendu chez un éditeur, Luc Pire, pour lui proposer d’écrire une biographie de Justine. Il était très intéressé mais sa première réaction était l’étonnement. « N’est –ce pas un peu trop tôt ? » me demanda-t-il. J’ai répondu qu’il était préférable d’écrire cette bio avant le premier grand succès. Lequel, j’en étais persuadé, n’allait pas tarder. Bon, là, je reconnais que j’ai eu pas mal de chances car si je ne doutais pas que Justine gagnerait un jour un tournoi du Grand Chelem, je ne savais pas qu’elle aurait la gentillesse de le faire juste quelques semaines après la sortie de la bio 😉

Dans cette bio autorisée, un chapitre sortait du lot, il s’agit bien évidemment de celui consacré à sa maman. Un chapitre que Justine a enregistré sur un micro-enregistreur et que j’ai, selon le jargon, déroulé sur papier.

« Quand je parle de ma mère, je ne trouve pas de mots assez forts pour exprimer toute l’admiration que j’ai eue pour elle quand elle était là et que j’ai encore pour elle maintenant qu’elle est partie. Ce que j’admire principalement, c’est la manière avec laquelle elle s’est battue contre sa maladie. Cette lutte incessante a impressionné beaucoup de monde et moi en premier. J’ai beaucoup d’admiration pour maman parce qu’elle était une grande dame. Elle était sévère dans l’ensemble, elle avait des principes et des valeurs qu’il fallait suivre mais elle était juste. Elle n’exagérait jamais. Tant comme maman que comme professeur, elle accordait énormément d’importance à la justice.

Maman était enseignante en 4, 5 et 6ème secondaire à l’école des Sœurs de Rochefort et je crois qu’elle était très respectée par ses élèves justement grâce à ce sens du bien et du mal. Respectée mais crainte car les cours avec madame Henin, ce n’était jamais très simple. Elle était sans doute la prof dont ils avaient le plus peur et pour laquelle ils éprouvaient le plus de respect.

Ma maman aimait la vie, elle adorait rire. Les gens qui l’ont connue savent qu’elle ne vivait que pour une chose : ses enfants. Elle voulait que l’on soit bien, toujours bien. D’abord, elle prenait soin de nous, elle nous gâtait, nous donnait énormément d’affection. Nous entretenions une relation très proche. Elle est partie quand j’avais douze ans. Douze ans, c’est beaucoup et pas beaucoup à la fois. J’ai énormément de souvenirs et de belles images dans la tête. Quand j’y repense aujourd’hui, je me rends compte que l’on a eu des différends mais j’étais très jeune, et ces différends ne pesaient pas bien lourds en comparaison de notre complicité. Nous étions vraiment très proches. Elle était extraordinaire.

Une des images que je n’oublierai jamais est celle qu’elle me laissait chaque fois que nous allions ensemble à l’école. Comme mon école primaire et celle où elle enseignait étaient très proches, nous y allions ensemble à pied. On descendait la rue et, à un moment, on arrivait à un carrefour où elle devait traverser pour aller à son établissement alors que moi, je devais aller à gauche vers un parking. A ce moment, elle me disait toujours « bonne journée », me faisait un petit bisou et s’en allait. Je me souviens que je me retournais toujours pour la voir partir. Je ne sais pas pourquoi, mais cette image de ma mère s’en allant travailler m’a toujours marquée. Elle avait une présence incroyable, une classe que je ne parviens pas à décrire.

Quand j’avais congé, j’aimais aussi beaucoup aller dans sa classe. Ou alors, quand j’avais fini avant elle, je passais devant sa classe et je l’observais. Avec ses petites lunettes, par-dessus lesquelles elle regardait toujours ses élèves, elle avait l’air très sévère, très dure. Mais j’aimais cette image également.

Elle était prof de français et d’histoire, c’était une véritable passionnée. En dehors de ses heures, elle créait des pièces de théâtre avec ses élèves. J’allais souvent aux répétitions. J’écoutais pendant des heures et, quand je rentrais à la maison, je lui déballais tout ce que j’avais entendu, je mémorisais des pans entiers de ses pièces et elle m’écoutait toujours avec beaucoup d’attention.

Je pense d’ailleurs que j’ai gardé son esprit littéraire. J’adore lire, écrire. J’aime la logique des mathématiques, j’aime bien quand il y a une solution, mais j’ai aussi conservé une part de son sens littéraire.

Maman était très intellectuelle mais pas trop sportive. Elle jouait un petit peu au tennis – elle était même plutôt douée par rapport au nombre de fois qu’elle jouait – mais elle était davantage intellectuelle.

Maman avait vécu pas mal de moments difficiles dans sa jeunesse. Elle a entre autres perdu sa maman très jeune aussi, d’un cancer également. Elle devait avoir quinze ans, je pense. De plus, mes parents ont perdu une petite fille qui était l’aînée d’entre nous, elle s’appelait Florence, je ne l’ai jamais connue puisqu’elle est morte à deux ans et demi. Cela a été des moments difficiles. C’est aussi pour cela qu’elle a toujours fait très attention à ses enfants.

Moi, ce que j’ai admiré, c’est sa capacité à tout gérer en même temps : travailler, s’occuper du ménage, préparer ses leçons, à manger, faire ses lessives… Sa vie était remplie mais elle ne s’en plaignait jamais, elle le faisait avec plaisir. Quand elle s’y mettait, elle agissait très vite et quand elle disait quelque chose, elle essayait de l’accomplir et cela lui réussissait.

J’ai beaucoup parlé de ses qualités. Quand je parle d’elle, je ne vois que des qualités mais, comme tout le monde, elle avait ses petits défauts. Elle était ainsi très têtue et voulait toujours avoir raison. Je crois que j’ai gardé un peu de son caractère. Quand je parle d’elle, je me retrouve beaucoup, car je suis moi aussi assez têtue, assez sérieuse. Je n’ai jamais cherché à l’imiter mais j’ai toujours pris exemple sur cette grande dame, sur sa présence, sur ce que les gens en pensaient. On ne peut pas faire l’unanimité mais ma maman était très appréciée, ce qui était très important pour moi. Elle avait donc toujours envie d’avoir raison mais elle avait parfois tort, même si j’ai du mal à le reconnaître aujourd’hui. Mais quand elle avait décidé qu’elle n’avait pas tort, cela ne servait à rien de discuter.

Maman ne m’a jamais poussé à jouer au tennis. Dès qu’elle a vu que j’aimais ce sport, elle ne m’a pas retenue, elle ne m’a jamais dit non. Elle avait simplement la crainte de me voir passer à côté de mon enfance, de ma jeunesse. Elle avait peur que je fasse tout cela pour rien, qu’au bout du compte, ce soit difficile, que je ne puisse pas en faire mon métier et que je ne sois plus capable d’entreprendre une autre profession. Elle avait peur que la carrière tennistique ne s’ouvre jamais à moi mais elle acceptait ce que je faisais.

Cela dit, si elle acceptait que je consacre beaucoup de temps au tennis, elle voulait à tout prix –sans doute comme la plupart des parents enseignants – que ses enfants réussissent à l’école. Sa priorité, c’était sans conteste les études. Ce qui est logique car, quand on a 10 ou 11 ans, que l’on est nulle part au niveau mondial, il faut attacher de l’importance à la réussite scolaire. C’est pour cela que, plus tard, je lui ai fait la promesse de terminer mes humanités.

Mais je n’ai pas pu tenir ma promesse. M’en aurait-elle voulu ? Non, je ne pense pas parce que ma vie a pris un autre sens à partir du moment où j’ai décidé de me lancer dans la vie professionnelle et de prendre mes responsabilités. Jusqu’à présent, cela a plutôt bien marché et j’arrive à faire une carrière pro. Je suis donc certaine que maman est très fière de ce que j’accomplis depuis quelques années.

Quand maman me conduisait à l’entraînement, à Ciney, puis à Géronsart, à Jambes, près de Namur,  elle me déposait puis elle allait faire ses courses, revenait et s’asseyait dans le club-house. Elle ne venait jamais au bord du terrain, elle buvait son café et regardait mon entraînement, sans rien dire. Puis, elle me reconduisait. Elle était très discrète, elle venait voir sa petite fille exercer sa passion, un point c’est tout. Par rapport au tennis, cette discrétion est l’image que je garde de ma mère.

Quand je rentrais de l’entraînement avec mon père – elle savait toujours à quelle heure je devais revenir -, que je remontais à l’appartement, j’entendais mon bain couler, elle avait déjà préparé à manger et mon bain était prêt. Les meilleurs moments que je pense avoir eus avec elle, c’est quand elle venait s’asseoir sur le bord de la baignoire et qu’elle discutait avec moi de ce que j’avais fait, de ce qu’elle avait fait pendant la journée. Même quand elle était super occupée, elle prenait le temps de venir me parler. Ce moment était sacré, il fallait qu’elle vienne près de moi. J’étais encore toute petite mais on parlait de pas mal de sujets. Il s’agissait de moments magiques que je n’oublierai jamais.

Un autre très bon moment que j’ai partagé quasi tous les jours avec elle se passait après le souper. J’aimais beaucoup sauter à la corde et, tous les soirs, j’allais dans la cuisine où personne ne pouvait venir, sauf maman. Là, elle commençait à compter mes sauts. Je ne sais pas combien de temps cela pouvait durer car un de mes records devait être 700 sauts et, chaque soir, je recommençais jusqu’à ce que j’établisse un nouveau record. Et maman comptait, toujours. Elle était patiente, ne râlait jamais. Elle me voyait tellement acharnée sur mon objectif qu’elle restait là, à compter. Je raconte cela car il s’agit d’un exemple qui montre la patience qu’elle avait avec ses enfants. Elle abandonnait ses activités pour nous. J’espère que beaucoup d’enfants ont cette chance d’avoir une maman ayant autant de patience.

Il y a eu tous ces très bons moments et puis, un jour, tout s’effondre. C’est à ce moment que l’on se dit qu’il n’y a aucune justice. Quand on voit le bien que maman avait fait autour d’elle et apprendre un jour qu’elle est atteinte d’une maladie grave et qu’elle en mourra… je trouve cela tellement injuste. Aujourd’hui encore, je pose la question : pourquoi elle ? Evidemment, personne ne mérite cela mais vivre de cette manière la perte de quelqu’un que l’on aime si fort, c’est ce qu’il y a de pire sur terre.

Je n’oublierai jamais le jour où mes parents ont appris qu’elle avait un cancer. Bien que, moi, je n’aie entendu le mot cancer que deux mois avant la mort de maman car mes parents étaient très discrets et essayaient de parler le moins possible de leur maladie devant leurs enfants et en tous les cas devant leurs deux filles. Je me souviens très bien. J’avais été faire des courses avec ma marraine et, quand je suis revenue à la maison, ma maman était allongée sur le lit. J’ai tout de suite compris qu’il s’était passé quelque chose, qu’ils avaient appris une mauvaise nouvelle. Ils nous ont annoncé que maman allait devoir entrer à l’hôpital pour subir une opération mais, quand on a douze ans, est-on conscient de ce qui se passe ? Je savais que c’était très grave mais je ne me rendais pas compte de la réelle gravité de la maladie.

Au mois d’avril 94, elle a été opérée. Sa maladie aura donc duré un an puisqu’elle est décédée le 26 mars 1995. Un an qui aura été très difficile, que je n’oublierai jamais. On a tous été très marqués et nous avons tous souffert. Quand elle s’est faite opérer, j’ai été la voir au CHU à Liège. Ce n’était pas facile car elle avait beaucoup souffert. Il s’agissait d’une opération pénible mais, exactement, je ne savais pas ce qu’on lui avait fait. Nous savions que maman était gravement malade mais, pour Sarah et moi, cela s’arrêtait là.

Quelques mois plus tard, maman allait mieux. J’ai alors pensé que tout était redevenu normal. Elle est même venue à Gruissant, en France, au mois d’août, pour me voir jouer un tournoi. Il y avait mes tantes, mes oncles, mes cousins et cousines. Nous passions des vacances familiales. Après cela, tout s’est dégradé. Il y avait cette fameuse chimio qui lui pesait, qui était très lourde mais je n’avais que douze ans et je ne me rendais pas compte des conséquences. Je me disais que les maladies, cela se soigne, qu’il y a des docteurs et qu’on peut toujours s’en sortir. Je n’avais pas de prise de conscience mais, au fond de moi, je pense que je savais qu’il allait se passer quelque chose de grave.

Un jour, quand je prenais mon bain et qu’elle était assise à côté de moi, je lui ai demandé : « mais maman, ta maladie, tu ne vas quand même pas en mourir ». Elle m’a répondu : « Mais non, ma puce. De quoi parles-tu, je vais très bien. »

Cela s’est vraiment dégradé vers la fin de l’année 1994, son état empirait, elle tombait, elle oubliait les choses, c’était difficile de la voir. On savait qu’elle se battait mais elle refusait de montrer ses souffrances, surtout à ses enfants. Il n’était pas question de montrer qu’elle avait mal, qu’elle souffrait. Elle avait un courage incroyable. Comment peut-on être si courageuse quand on sait que l’on va mourir ? Elle le savait parce que les médecins lui avaient dit que la maladie était trop avancée. A ce moment là, comment a-t-elle pu se battre autant ? Penser encore à ses enfants ? Refuser la souffrance ? Ne pas perdre la face devant nous ? J’ai beaucoup de mal à comprendre comment elle a tenu le coup.

Pour moi, voir son état se dégrader a été très pénible. Elle avait beaucoup d’énergie, elle faisait toujours plein de choses mais à la fin, cela devenait de plus en plus difficile de tenir.

En janvier, deux mois avant sa mort, elle a fait un exploit et est venue avec ma marraine au tournoi des Petits As à Tarbes. Elle a fait 1200 km aller et retour pour me voir jouer. Elle a suivi ma demi-finale contre Goubachi,  un match à l’arraché. Elle était là, elle avait fait tous ces kilomètres pour me voir jouer une dernière fois. C’était la plus grande marque d’amour que ma maman pouvait me donner deux mois avant sa mort.

C’était un moment très important pour moi. Elle avait pourtant perdu tous ses cheveux, son état n’était pas bon. Mais je ne me rendais pas compte que le pire devait encore arriver.

Juste après Tarbes, dans le courant de janvier ou février, j’ai pour la première fois entendu le mot cancer prononcé par quelqu’un de mon entourage. Est alors arrivé le mois de mars. Ce n’est que la veille de sa mort que j’ai su qu’elle allait nous quitter. C’était un samedi, je n’oublierai jamais, c’était un samedi, mon père a pris ses enfants – on habitait alors chez mes grands-parents car on ne pouvait pas rester à l’appartement – mon père nous a pris à part et nous a dit, je n’oublierai jamais : « votre maman va rejoindre Florence au ciel ».

Cela a été la pire parole que j’ai entendue. Tout un rêve s’effondrait. Quand on a douze ans et que l’on sait que la personne pour laquelle on a le plus d’admiration va partir, c’est vraiment ce qu’il y a de pire.

Je suis montée la voir une dernière fois dans sa chambre et elle a réussi à me dire : « je t’aime ma puce ».

Elle était pourtant très mal, elle ne nous reconnaissait quasiment plus.

Le lendemain, elle nous quittait.

A la limite, autant pour elle que pour ses proches, c’était peut-être mieux.  Elle méritait un bon et très long repos. J’espère qu’elle repose en paix car toute sa vie, elle l’a consacrée aux autres.

Les moments qui ont suivi ont été très durs. Beaucoup de souvenirs me reviennent. J’ai essayé d’être très courageuse les jours qui ont suivi sa mort. Beaucoup de monde est venu à l’enterrement, preuve qu’elle était très appréciée.

Quand j’étais petite, je me disais toujours que si je perdais ma maman, ma vie s’arrêterait, que la terre s’arrêterait de tourner. Quand elle est morte, j’ai d’ailleurs peut-être cru que le tennis était terminé pour moi car je ne voyais plus de raisons de me battre. J’estimais que la vie avait été trop injuste avec moi. Je ne prenais plus de plaisir sur un court. Puis, petit à petit, quelques mois après, la vie a repris.

Ma maman, je ne l’ai jamais oubliée, elle est toujours présente avec moi. Dans les moments difficiles, j’y pense beaucoup. Elle m’a donné tant d’amour, de signes positifs que, quand je suis en situation compliquée, je repense aux bons et aux mauvais moments, à sa maladie, à la manière dont elle nous a quittés. Elle a aujourd’hui une importance primordiale car tout ce qu’elle a accompli me donne plus de raisons de me battre.

On dit souvent que quand on a vécu un tel drame on relativise plus facilement les problèmes de la vie mais je ne partage pas cet avis. La vie, la société, font que l’on continue toujours à s’énerver pour des détails, à ne pas se contrôler.

Je ne sais pas si j’ai changé depuis son décès mais ce qui n’a pas changé, c’est l’amour que je lui porte, elle est encore vivante en moi, j’y pense tous les jours, à la grande dame, à sa discrétion et au fait que ses enfants étaient ce qu’il y a de plus important. Quand elle est partie, sa crainte était d’ailleurs de savoir ce que deviendraient ses enfants sans elle. Elle se demandait souvent comment nous continuerions à vivre.

Ce fut très difficile mais j’ai pu trouver mon bonheur par la suite. Il y a beaucoup de gens qui traversent des périodes très dures, mais ce n’est pas cela qui doit les empêcher de trouver leur bonheur avec la personne qu’ils aiment. On peut à nouveau rire ou sourire, on doit continuer à vivre et, depuis quelques années, j’ai trouvé mon bonheur. Mais ce bonheur ne m’empêche de penser à ma maman, avec joie ou tristesse.

Parfois je pleure en y pensant parce qu’une maman restera toujours une maman et que l’on en a qu’une. Elle restera dans ma vie jusqu’au bout. J’ai souvent entendu : « pauvre petite Justine, elle a vécu des choses très dures… » Oui, c’est évident, mais cela m’a forgé un caractère, on ne peut pas aller contre cela. Cela m’a endurcie mais aussi fragilisée. Je suis plus sensible car je me dis que la vie a été injuste. Je sais que c’est un peu paradoxal.

Oui, j’y pense tous les jours. J’aurais tellement voulu partager beaucoup plus de choses avec elle mais je sais aussi que les choses que l’on a partagées, on l’a fait avec tant d’intensité que je ne peux pas avoir de regrets. 

Elle me manque, je ne peux pas expliquer à quel point. Lors de mon mariage, j’y ai beaucoup pensé, j’aurais souhaité sa présence. Parfois, je rêve, je me perds dans mes pensées et je la vois arriver chez moi, je la vois sonner à ma porte. Encore aujourd’hui, je rêve de cela.

Quoi qu’il en soit, j’espère, et je suis sûre, qu’elle est très fière de moi. Pas pour la joueuse que je suis, mais pour la femme que je suis devenue, pour les principes auxquels j’essaie de m’attacher. J’espère qu’elle est fière de moi pour tout cela. Je suis certaine qu’elle est également très fière de mes résultats et de me voir me battre sur un court.

Elle est partie mais au fond, elle est là dans mon cœur et un jour on se retrouvera, on partagera ensemble tout ce que l’on n’a pas pu partager jusqu’à présent. »

Chapitre fort s’il en est. Je peux d’ailleurs ajouter que, tout au long de sa carrière, Justine a dédié ses titres à sa maman.

Et des titres, il y en a eu beaucoup, dont sept en Grand Chelem et quatre à Roland Garros.

Après son quatrième succès à Paris, j’ai d’ailleurs publié une autre biographie, intitulée, « Justine, la Reine de Roland Garros ». Une bio non autorisée mais que j’avais fait relire à la joueuse, qui l’a validée.

Bref, vous l’aurez compris, même en n’étant plus sur le terrain, j’ai toujours suivi la plus grande championne belge de tous les temps avec beaucoup de sentiments partagés.

Quand elle a arrêté sa carrière pour la première fois, je n’ai pas cessé d’être interloqué par les choix bizarres qui étaient les siens au cours de sa vie « civile » mais je ne voyais pas en quoi cela me regardait. Par contre, son retour à la compétition et, surtout, son deuxième départ à la retraite m’a inspiré ce post, publié sur lesoir.be, le 26 janvier 2011.

« Justine Henin ou la poursuite d’une chimère

J’essaye de comprendre. Depuis que j’ai appris la nouvelle cet après-midi, je me pose des questions. Oh, bien sûr, il est évident que la blessure de Justine est réelle. Que son corps souffre. Que sa chute à Wimbledon a eu des conséquences bien plus importantes qu’il n’y paraissait.

Je ne suis pas de ceux qui aiment à croire que cette blessure est un prétexte. Je ne suis pas de ceux qui mettent en doute la bonne foi de Justine, ni celle de ses médecins. Je ne suis pas de ceux qui n’ont de cesse de mettre en avant les défauts de Henin plutôt que de regarder les faiblesses de la merveilleuse championne qu’elle est.

Oui, bien entendu, que la blessure de Justine est réelle. Mais elle n’est pas isolée. Il n’y a pas que le coude qui souffre. Il y a la tête.

Depuis son retour, début 2010, j’ai plusieurs fois souligné dans ce blog que Justine n’était plus la dominatrice qu’elle avait été lors de sa première carrière. Dès la fin de l’Australian Open de l’an dernier, j’ai écrit que ces deux finales perdues (face à Kim Clijsters à Brisbane et face à Serena Williams à Melbourne) ne correspondaient pas à l’ex-numéro 1 mondiale. Qui, d’habitude, remportait plus de 80 % des matches de longue haleine. Mais Justine n’était plus aussi dominante qu’avant 2008.

Et je refusais de croire que c’était parce qu’elle avait arrêté. Quand on peut aller au tie-break du troisième set de la finale de son premier tournoi, que l’on peut y obtenir deux balles de match face à Clijsters, qui venait de gagner l’US Open ; quand on peut aller en finale du premier Grand Chelem de son retour, c’est que le tennis est là. Que le physique est là. Mais, quand, au terme de ces matchs longs et difficiles, on finit par perdre ce que l’on gagnait avant, c’est que la confiance en soi n’y est plus. C’est qu’il y a quelque chose de cassé.

Et la suite de la saison a suivi la même courbe. Négative. Défaite en demi à Miami, face à Clijsters, toujours, mais en trois sets hyper-serrés.

Et, ensuite, il y a eu cette Fed Cup insensée, avec ce petit doigt qui se casse. Pour rien, sur un mauvais mouvement.  Une première faiblesse du corps. Qui n’a  l’air de rien. Mais qui pèse sur le moral. Sur la concentration.

On se disait que la saison sur terre – SA TERRE – allait remettre Justine sur les rails. Elle gagnera certes Stuttgart mais, une semaine plus tard, elle perdra au premier tour de Madrid avant de venir dans son antre : le FRENCH.

Elle y battra Pironkova, Zakopalova, Sharapova avant de s’incliner face à Samantha Stosur. Contre qui elle a pourtant mené un set zéro. L’histoire 2010 est lancinante. Justine joue bien. Mais ne gagne pas les gros matches.

Elle enchaînera avec une victoire à ‘s-Hertogenbosch. Ce qui donnait l’espoir pour Wimbledon.

A Londres,  elle passera trois tours. Facilement. Avant de rencontrer … Kim Clijsters. Face à laquelle elle prendra le premier set (encore !). Mais elle tombera. Une chute semblant anodine. Bénigne.

Mais oh combien traumatisante. Définitive, même. Puisque Justine a bel et bien annoncé cet après-midi l’arrêt de sa carrière…

Je ne suis pas de ceux qui disent, méchamment, que la blessure de Justine n’est pas réelle. Mais je suis persuadé que sa saison 2010 a été marquée par l’absence totale de confiance en elle. Ce qui a évidemment eu des répercussions sur son jeu, ses victoires, mais aussi, sur son corps. Je sais que certains vont me trouver excessif. Mais, quand on est en confiance, on se blesse moins souvent. On est plus assuré sur ses appuis. On est sûr de soi et on prend des risques en sachant que le corps va suivre, va tenir.

Quand on a un peu peur, on se retient, on stresse, on bande un peu trop ses muscles. Et on finit par meurtrir ses articulations. Bref, le corps lâche, comme le mental.

D’autant – on ne le dit jamais assez – qu’une athlète de ce niveau est fragilisée. Diantre, on ne frappe pas autant de balles, on ne change pas aussi souvent de continent, sans le payer. Cher. Très cher.

Et donc, tout tient dans cette confiance perdue de Justine Henin.

Mais voilà, la question que je me pose depuis cet après-midi, c’est : pourquoi ? Pourquoi être revenue sans avoir une entière confiance en elle ? En fait, je mens un peu. Depuis son retour, je me pose cette question. Et, depuis son retour, je me dis que Justine n’est pas revenue pour les bonnes raisons.

Mais qui suis-je, pour l’écrire ? Certes, je la connais depuis qu’elle a six ans. Certes, j’ai beaucoup parlé avec elle. Certes encore, j’ai écrit deux biographies, dont une en pleine collaboration avec Justine. Mais qui suis-je, moi, pour affirmer qu’elle n’est pas revenue pour les bonnes raisons ?

Et, parce que je doutais, j’ai relu l’entretien que j’ai réalisé avec Carlos Rodriguez quelques semaines avant le retour 2010 de Justine. Je vous la livre ci-dessous ces quelques questions :

« Justine a pris part à pas mal de shows télé, elle a voulu faire du théâtre et a même fait un défilé de mode. Dans ces colonnes, nous avions écrit qu’il lui manquait, dans sa vie nouvelle, un guide comme vous l’aviez été en tennis. On se trompait?

Je ne pense pas. Elle n’avait pas besoin de quelqu’un comme moi, mais elle avait peut-être besoin d’un guide, c’est vrai. Mais vous savez, pendant quatorze ans, elle m’a eu à ses côtés et, là, elle voulait qu’on lui foute la paix. Si vous m’aviez posé la question il y a quelques mois, je vous aurais répondu qu’il fallait qu’elle décide seule, qu’elle n’avait pas besoin de quelqu’un. Avec le recul, je pense que cela aurait été mieux si elle avait été guidée.

Vous avez eu peur, pour elle?

Oui. Mais, j’étais la personne la plus mal placée pour le lui dire car je restais son coach de tennis! Et là, le coach que j’étais pensait que la meilleure manière de voir Justine s’épanouir était de la laisser seule, de la laisser se forger ses propres armes pour sa nouvelle vie. Si j’étais resté à ses côtés, je ne l’aurais pas aidée, mais desservie. Qui plus est, du fait de mon enfance, je n’ai jamais supporté m’imposer quelque part. Je ne veux pas déranger. C’est pour cela que je passe parfois pour quelqu’un de froid, de distant mais c’est parce que j’ai une peur bleue de déranger. J’étais donc content qu’elle respire, que je respire.

Qu’est ce Justine cherchait sur les plateaux télés, au théâtre, … ?

J’ai tellement de respect pour elle que je ne lui ai jamais posé la question. Je ne voulais pas entrer dans son intimité. Je ne peux donc pas vous répondre. Si j’étais  toujours à ses côtés, c’est parce qu’elle me le demandait.

Cela vous plaisait?

Elle était contente que je sois là. Cela me rendait heureux qu’elle soit heureuse et rassurée. Le reste…

Ne peut-on pas dire que ce retour aux affaires est un échec pour la femme qu’est Justine Henin?

Je formulerais les choses autrement. Elle a prouvé aujourd’hui qu’elle pouvait faire autre chose que jouer au tennis. Mais, en goûtant à autre chose, elle a aussi compris qu’elle n’en avait pas fini avec le tennis, qu’elle avait encore des choses à réaliser tennistiquement. Professionnellement, je ne me fais aucun souci, mais quand elle aura tout donné pour le tennis, elle sera prête à transférer son énergie ailleurs. Il lui restera alors  un challenge personnel à relever et elle devra se poser cette question: “que puis-je faire en tant que femme?”

Vous voulez dire qu’elle n’a pas encore trouvé d’équilibre de femme parce qu’elle savait qu’elle avait encore des choses à faire en tennis?

Exactement.

Elle fermait donc des portes?

Inconsciemment, oui peut-être. Il faut qu’elle termine ce qu’elle a à faire en tennis pour être prête à vivre sa vie de femme. »

——

TOUT est là. Tout. Et confirme ce que je pense depuis longtemps et que je vous livre ici, sans retenue.

Justine, oui, est revenue pour de mauvaises raisons. Car je pense sincèrement que Carlos a raison en disant qu’elle ne s’est pas épanouie pendant sa première retraite. Mais je ne suis pas certain que c’est parce qu’elle n’avait pas fini sa carrière tennistique.

Non, je pense que Justine est une femme extraordinaire. Mais aussi extraordinairement complexe. Qui, depuis qu’elle a six ans, n’a qu’un seul objectif : être la meilleure. Ce qui n’est pas handicapant. Ni gênant. Mais qui, une fois l’objectif atteint, peut devenir terriblement coûteux en termes humains.

Sans oublier que, tout en atteignant son but, Justine a traversé des épreuves très dures.

 Oh, je sais, elle n’est pas la seule à avoir perdu sa maman. Elle n’est pas la seule à s’être disputée avec son papa et ses frères. Elle n’est pas la seule à avoir divorcé. Mais, sans doute, est-elle une des rares à avoir, aussi vite, accumulé autant de désillusions. Tout en, je le répète, poursuivant un but inouï : être la meilleure dans l’un des sports les plus pros qui soit.

Alors, en 2008, quand elle s’est rendue compte qu’elle ne ferait plus jamais rien d’aussi bien qu’en 2007, elle s’est sentie perdue. Elle a essayé d’encore gagner, mais les victoires ne suivaient pas aussi facilement. Elle a donc décidé d’arrêter. A quoi bon continuer quand on ne peut plus faire mieux ?

Et puis, elle pensait que l’adrénaline pourrait venir d’autres choses que des victoires. Elle a tout essayé, Justine : la mode, le théâtre, « plus belle la vie », les douze travaux à la télé. Personne n’était là pour lui dire que, si elle n’était pas mauvaise, elle n’était pas non plus extraordinaire. Comme je le disais à Carlos, elle n’a pas eu de coach de vie. Mais qui en a tout au long de la sienne ?

Et, donc, oui, elle a pris un peu son pied. Elle a eu un peu de tension, de fébrilité. Mais elle n’a jamais connu l’extase générée par une victoire en Grand Chelem. Jamais.

Et, une fois qu’elle a tout tenté, elle s’est retrouvée chez elle. Seule.

Oui, seule. Car elle n’a plus sa maman. Et ses retrouvailles avec sa fratrie ne sont pas aussi sereines qu’on a bien voulu le faire croire au soir de sa victoire à paris en 2007. Donc, oui, elle s’est retrouvée seule. Avec quelques amis. Quelques proches. Avec son chien.

Oui, c’est vrai, et avec des millions de dollars.

Mais, une fois encore, je ne suis pas de ceux qui pensent que les millions peuvent rendre heureux. Et peuvent faire vivre. Certes, c’est évidemment plus facile de supporter le malheur avec de l’argent. Enfin, peut-être. Je ne suis pas psy.

 Ce que je sais, c’est que Justine n’était pas heureuse dans sa première retraite.

Et, donc, elle est revenue.

 Non pas à cause de Kim Clijsters, comme je l’ai lu si souvent.

Non, elle est revenue pour elle. Pour vivre. Pour se sentir vivre.

« Mais je vais mieux apprécier le jeu, le tennis. Je vais m’amuser… » Disait-elle. Elle n’y est pas parvenue.

Bien au contraire, même. Puisque, perfectionniste comme elle l’est, ambitieuse comme elle l’est, volontariste comme elle l’est, elle avait oublié qu’il n’y a qu’une seule chose qui importe à une championne : la victoire !

Mais cette victoire ne venait plus. Tout simplement parce que, pendant sa première carrière, Justine visait le but de son enfance : être la meilleure.

Dans sa deuxième carrière : elle a poursuivi une chimère : être heureuse grâce au tennis.

Mais on ne peut pas être heureuse grâce à un sport. On peut se sublimer. On peut se surpasser. On peut amasser des souvenirs. Mais le bonheur ne passe pas exclusivement par le sport.

Certes, ce sport donne de l’adrénaline. Cette adrénaline qui fait penser que l’on est heureux. Comme les joueurs, les joueurs d’argent, qui pensent être heureux parce qu’ils jouent. Comme les drogués, qui pensent être heureux parce qu’ils se droguent. Mais ils ne sont pas heureux. Ils font semblant. Ou croient l’être.

Et Justine est une joueuse. De tennis ! Et elle n’est pas heureuse. Enfin, je veux dire, qu’elle n’est pas heureuse grâce au tennis. Car le jeu n’apporte pas le bonheur puisqu’il est forcément éphémère. Une carrière sportive est éphémère. Et il est illusoire de croire que, seule, cette carrière peut mener au bonheur, à la plénitude.

Justine ne l’a pas encore compris.

Mais aujourd’hui, son corps va l’obliger à le comprendre.

Ce sera le premier pas vers sa deuxième vie. Sa vraie deuxième vie. Celle qui, je lui souhaite ardemment, la mènera, cette fois, vers ce à quoi nous aspirons tous : l’équilibre.

Mais qui donc l’atteint réellement ?

Bonne merde, Justine. Et merci. Mais ne comptez pas sur moi pour vous dresser son palmarès. Il est inscrit dans l’histoire du sport belge. »

Aujourd’hui, Justine et moi nous croisons deux ou trois fois par an. L’une des dernières fois, elle avait organisé, comme elle le fait de temps en temps, une journée tennistique avec quelques journalistes spécialisés.

Comme chaque, fois, elle prend un malin plaisir à terminer son « clinic » avec moi et, à chaque fois, elle commence nos échanges avec cette phrase : « je me rappelle très bien que tu menais 3-2 quand on a joué à Rochefort. »

Elle me le fait alors payer, en souriant.

Et c’est toujours rouge pivoine que je sors du terrain.

Aujourd’hui, je peux affirmer que Justine Henin est une jeune femme et une jeune maman heureuse. Elle a compris et assumé le fait que si le tennis demeurera à jamais un pan capital de sa vie, cette dernière peut aussi être épanouissante sans la petite balle jaune.

Il n’est plus question de chimère. Mais bien d’objectifs clairs et précis qui font de Henin une femme d’affaire, une maman épanouie.

Il s’agit sans aucun doute de sa plus belle victoire.

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