Justine Henin ou la poursuite d’une chimère

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21/01/2011 - Melbourne (AUS) - Australian OPEN 2011- 3thd round - Justine HENIN Copyright: Ph. BUISSIN/ IMAGELLAN

 

 

 

 

J’essaye de comprendre. Depuis que j’ai appris la nouvelle cet après-midi, je me pose des questions. Oh, bien sûr, il est évident que la blessure de Justine est réelle. Que son corps souffre. Que sa chute à Wimbledon a eu des conséquences bien plus importantes qu’il n’y paraissait.

Je ne suis pas de ceux qui aiment à croire que cette blessure est un prétexte. Je ne suis pas de ceux qui mettent en doute la bonne foi de Justine, ni celle de ses médecins. Je ne suis pas de ceux qui n’ont de cesse de mettre en avant les défauts de Henin plutôt que de regarder les faiblesses de la merveilleuse championne qu’elle est.

Oui, bien entendu, que la blessure de Justine est réelle. Mais elle n’est pas isolée. Il n’y a pas que le coude qui souffre. Il y a la tête. 

Depuis son retour, début 2010, j’ai plusieurs fois souligné dans ce blog que Justine n’était plus la dominatrice qu’elle avait été lors de sa première carrière. Dès la fin de l’Australian Open de l’an dernier, j’ai écrit que ces deux finales perdues (face à Kim Clijsters à Brisbane et face à Serena Williams à Melbourne) ne correspondaient pas à l’ex-numéro 1 mondiale. Qui, d’habitude, remportait plus de 80 % des matches de longue haleine. Mais Justine n’était plus aussi dominante qu’avant 2008.

Et je refusais de croire que c’était parce qu’elle avait arrêté. Quand on peut aller au tie-break du troisième set de la finale de son premier tournoi, que l’on peut y obtenir deux balles de match face à Clijsters, qui venait de gagner l’US Open ; quand on peut aller en finale du premier Grand Chelem de son retour, c’est que le tennis est là. Que le physique est là. Mais, quand, au terme de ces matchs longs et difficiles, on finit par perdre ce que l’on gagnait avant, c’est que la confiance en soi n’y est plus. C’est qu’il y a quelque chose de cassé.

Et la suite de la saison a suivi la même courbe. Négative. Défaite en demi à Miami, face à Clijsters, toujours, mais en trois sets hyper-serrés.

Et, ensuite, il y a eu cette Fed Cup insensée, avec ce petit doigt qui se casse. Pour rien, sur un mauvais mouvement.  Une première faiblesse du corps. Qui n’a  l’air de rien. Mais qui pèse sur le moral. Sur la concentration.

On se disait que la saison sur terre – SA TERRE – allait remettre Justine sur les rails. Elle gagnera certes Stuttgart mais, une semaine plus tard, elle perdra au premier tour de Madrid avant de venir dans son antre : le FRENCH.

Elle y battra Pironkova, Zakopalova, Sharapova avant de s’incliner face à Samantha Stosur. Contre qui elle a pourtant mené un set zéro. L’histoire 2010 est lancinante. Justine joue bien. Mais ne gagne pas les gros matches.

Elle enchaînera avec une victoire à ‘s-Hertogenbosch. Ce qui donnait l’espoir pour Wimbledon.

A Londres,  elle passera trois tours. Facilement. Avant de rencontrer … Kim Clijsters. Face à laquelle elle prendra le premier set (encore !). Mais elle tombera. Une chute semblant anodine. Bénigne.

Mais oh combien traumatisante. Définitive, même. Puisque Justine a bel et bien annoncé cet après-midi l’arrêt de sa carrière…

Je ne suis pas de ceux qui disent, méchamment, que la blessure de Justine n’est pas réelle. Mais je suis persuadé que sa saison 2010 a été marquée par l’absence totale de confiance en elle. Ce qui a évidemment eu des répercutions sur son jeu, ses victoires, mais aussi, sur son corps. Je sais que certains vont me trouver excessif. Mais, quand on est en confiance, on se blesse moins souvent. On est plus assuré sur ses appuis. On est sûr de soi et on prend des risques en sachant que le corps va suivre, va tenir.

Quand on a un peu peur, on se retient, on stresse, on bande un peu trop ses muscles. Et on finit par meurtrir ses articulations. Bref, le corps lâche, comme le mental.

D’autant – on ne le dit jamais assez – qu’une athlète de ce niveau est fragilisée. Diantre, on ne frappe pas autant de balles, on ne change pas aussi souvent de continent, sans le payer. Cher. Très cher.

Et donc, tout tient dans cette confiance perdue de Justine Henin.

Mais voilà, la question que je me pose depuis cet après-midi, c’est : pourquoi ? Pourquoi être revenue sans avoir une entière confiance en elle ? En fait, je mens un peu. Depuis son retour, je me pose cette question. Et, depuis son retour, je me dis que Justine n’est pas revenue pour les bonnes raisons.

Mais qui suis-je, pour l’écrire ? Certes, je la connais depuis qu’elle a six ans. Certes, j’ai beaucoup parlé avec elle. Certes encore, j’ai écrit deux biographies, dont une en pleine collaboration avec Justine. Mais qui suis-je, moi, pour affirmer qu’elle n’est pas revenue pour les bonnes raisons ?

Et, parce que je doutais, j’ai relu l’entretien que j’ai réalisé avec Carlos Rodriguez quelques semaines avant le retour 2010 de Justine. Je vous la livre ci-dessous ces quelques questions :

« Justine a pris part à pas mal de shows télé, elle a voulu faire du théâtre et a même fait un défilé de mode. Dans ces colonnes, nous avions écrit qu’il lui manquait, dans sa vie nouvelle, un guide comme vous l’aviez été en tennis. On se trompait?

Je ne pense pas. Elle n’avait pas besoin de quelqu’un comme moi, mais elle avait peut-être besoin d’un guide, c’est vrai. Mais vous savez, pendant quatorze ans, elle m’a eu à ses côtés et, là, elle voulait qu’on lui foute la paix. Si vous m’aviez posé la question il y a quelques mois, je vous aurais répondu qu’il fallait qu’elle décide seule, qu’elle n’avait pas besoin de quelqu’un. Avec le recul, je pense que cela aurait été mieux si elle avait été guidée.

Vous avez eu peur, pour elle?

Oui. Mais, j’étais la personne la plus mal placée pour le lui dire car je restais son coach de tennis! Et là, le coach que j’étais pensait que la meilleure manière de voir Justine s’épanouir était de la laisser seule, de la laisser se forger ses propres armes pour sa nouvelle vie. Si j’étais resté à ses côtés, je ne l’aurais pas aidée, mais desservie. Qui plus est, du fait de mon enfance, je n’ai jamais supporté m’imposer quelque part. Je ne veux pas déranger. C’est pour cela que je passe parfois pour quelqu’un de froid, de distant mais c’est parce que j’ai une peur bleue de déranger. J’étais donc content qu’elle respire, que je respire.

Qu’est ce Justine cherchait sur les plateaux télés, au théâtre, … ?

J’ai tellement de respect pour elle que je ne lui ai jamais posé la question. Je ne voulais pas entrer dans son intimité. Je ne peux donc pas vous répondre. Si j’étais  toujours à ses côtés, c’est parce qu’elle me le demandait.

Cela vous plaisait?

Elle était contente que je sois là. Cela me rendait heureux qu’elle soit heureuse et rassurée. Le reste…

Ne peut-on pas dire que ce retour aux affaires est un échec pour la femme qu’est Justine Henin?

Je formulerais les choses autrement. Elle a prouvé aujourd’hui qu’elle pouvait faire autre chose que jouer au tennis. Mais, en goûtant à autre chose, elle a aussi compris qu’elle n’en avait pas fini avec le tennis, qu’elle avait encore des choses à réaliser tennistiquement. Professionnellement, je ne me fais aucun souci, mais quand elle aura tout donné pour le tennis, elle sera prête à transférer son énergie ailleurs. Il lui restera alors  un challenge personnel à relever et elle devra se poser cette question: « que puis-je faire en tant que femme? »

Vous voulez dire qu’elle n’a pas encore trouvé d’équilibre de femme parce qu’elle savait qu’elle avait encore des choses à faire en tennis?

Exactement.

Elle fermait donc des portes?

Inconsciemment, oui peut-être. Il faut qu’elle termine ce qu’elle a à faire en tennis pour être prête à vivre sa vie de femme. »

——

TOUT est là. Tout. Et confirme ce que je pense depuis longtemps et que je vous livre ici, sans retenue.

Justine, oui, est revenue pour de mauvaises raisons. Car je pense sincèrement que Carlos a raison en disant qu’elle ne s’est pas épanouie pendant sa première retraite. Mais je ne suis pas certain que c’est parce qu’elle n’avait pas fini sa carrière tennistique.

Non, je pense que Justine est une femme extraordinaire. Mais aussi extraordinairement complexe. Qui, depuis qu’elle a six ans, n’a qu’un seul objectif : être la meilleure. Ce qui n’est pas handicapant. Ni gênant. Mais qui, une fois l’objectif atteint, peut devenir terriblement coûteux en termes humains.

Sans oublier que, tout en atteignant son but, Justine a traversé des épreuves très dures.

Oh, je sais, elle n’est pas la seule à avoir perdu sa maman. Elle n’est pas la seule à s’être disputée avec son papa et ses frères. Elle n’est pas la seule à avoir divorcé. Mais, sans doute, est-elle une des rares à avoir, aussi vite, accumulé autant de désillusions. Tout en, je le répète, poursuivant un but inouï : être la meilleure dans l’un des sports les plus pros qui soit.

Alors, en 2008, quand elle s’est rendue compte qu’elle ne ferait plus jamais rien d’aussi bien qu’en 2007, elle s’est sentie perdue. Elle a essayé d’encore gagner, mais les victoires ne suivaient pas aussi facilement. Elle a donc décidé d’arrêter. A quoi bon continuer quand on ne peut plus faire mieux ?

Et puis, elle pensait que l’adrénaline pourrait venir d’autres choses que des victoires. Elle a tout essayé, Justine : la mode, le théâtre, « plus belle la vie », les douze travaux à la télé. Personne n’était là pour lui dire que, si elle n’était pas mauvaise, elle n’était pas non plus extraordinaire. Comme je le disais à Carlos, elle n’a pas eu de coach de vie. Mais qui en a tout au long de la sienne ?

Et, donc, oui, elle a pris un peu son pied. Elle a eu un peu de tension, de fébrilité. Mais elle n’a jamais connu l’extase générée par une victoire en Grand Chelem. Jamais.

Et, une fois qu’elle a tout tenté, elle s’est retrouvée chez elle. Seule.

Oui, seule. Car elle n’a plus sa maman. Et ses retrouvailles avec sa fratrie ne sont pas aussi sereines qu’on a bien voulu le faire croire au soir de sa victoire à paris en 2007. Donc, oui, elle s’est retrouvée seule. Avec quelques amis. Quelques proches. Avec son chien.

Oui, c’est vrai, et avec des millions de dollars.

Mais, une fois encore, je ne suis pas de ceux qui pensent que les millions peuvent rendre heureux. Et peuvent faire vivre. Certes, c’est évidemment plus facile de supporter le malheur avec de l’argent. Enfin, peut-être. Je ne suis pas psy.

Ce que je sais, c’est que Justine n’était pas heureuse dans sa première retraite.

Et, donc, elle est revenue.

Non pas à cause de Kim Clijsters, comme je l’ai lu si souvent.

Non, elle est revenue pour elle. Pour vivre. Pour se sentir vivre.

« Mais je vais mieux apprécier le jeu, le tennis. Je vais m’amuser… » Disait-elle. Elle n’y est pas parvenue.

Bien au contraire, même. Puisque, perfectionniste comme elle l’est, ambitieuse comme elle l’est, volontariste comme elle l’est, elle avait oublié qu’il n’y a qu’une seule chose qui importe à une championne : la victoire !

Mais cette victoire ne venait plus. Tout simplement parce que, pendant sa première carrière, Justine visait le but de son enfance : être la meilleure.

Dans sa deuxième carrière : elle a poursuivi une chimère : être heureuse grâce au tennis.

Mais on ne peut pas être heureuse grâce à un sport. On peut se sublimer. On peut se surpasser. On peut amasser des souvenirs. Mais le bonheur ne passe pas exclusivement par le sport.

Certes, ce sport donne de l’adrénaline. Cette adrénaline qui fait penser que l’on est heureux. Comme les joueurs, les joueurs d’argent, qui pensent être heureux parce qu’ils jouent. Comme les drogués, qui pensent être heureux parce qu’ils se droguent. Mais ils ne sont pas heureux. Ils font semblant. Ou croient l’être.

Et Justine est une joueuse. De tennis ! Et elle n’est pas heureuse. Enfin, je veux dire, qu’elle n’est pas heureuse grâce au tennis. Car le jeu n’apporte pas le bonheur puisqu’il est forcément éphémère. Une carrière sportive est éphémère. Et il est illusoire de croire que, seule, cette carrière peut mener au bonheur, à la plénitude.

Justine ne l’a pas encore compris.

Mais aujourd’hui, son corps va l’obliger à le comprendre.

Ce sera le premier pas vers sa deuxième vie. Sa vraie deuxième vie. Celle qui, je lui souhaite ardemment, la mènera, cette fois, vers ce à quoi nous aspirons tous : l’équilibre.

Mais qui donc l’atteint réellement ?

Bonne merde, Justine. Et merci. Mais ne comptez pas sur moi pour vous dresser son palmarès. Il est inscrit dans l’histoire du sport belge.

 

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