Journée mondiale contre le sida: hommage à Arhur Ashe

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l'américain Arthur Ashe arme son revers le 08 juin 1976, face à Balazs Taroczy, lors des Internationaux de France de tennis au stade Roland Garros à Paris. Ashe (1943-1993) a remporté le tournoi de Wimbledon en 1975, l'US Open en 1968, l'Open d'Australie en 1970, ainsi que 6 victoires en Coupe Davis. Arthur Ashe of the US returns a backhand to Balazs Taroczy 08 juin 1976, during the men's singles competition in the French tennis Open at the Roland Garros stadium. Ashe (1943-1993) won Wimbledon in 1975, the US Open in 1968, the Australian Open in 1970 and is six-time winner of the Davis Cup. (Photo by - / AFP)

A l’occasion du 1er décembre, journée mondiale contre le sida, je publie ce chapitre de mon dernier livre consacré à Arthur Ashe, homme d’exception.

1975, un peu plus tôt, un peu plus tard.

Je regarde un match de tennis à la télévision. Ou un résumé. On a une télévision couleurs depuis 1972 et les Jeux de Munich.

Je pense que c’était à Roland Garros mais je ne suis pas certain. Tom Okker, le Hollandais volant, joue contre Arthur Ashe, le premier joueur noir à avoir gagné Wimbledon. Il est d’ailleurs encore et toujours le seul.

Il n’y a que deux ou trois ans que je pratique le tennis mais ce match me subjugue. Je ne pourrais pas vous dire pourquoi mais il restera gravé à jamais dans ma mémoire. Ce qui, je l’avoue, a bien peu d’importance.

Des années plus tard, mon intérêt pour le tennis s’est transformé en passion. Nous sommes au début des fabuleuses années 80, l’époque des Borg, Connors, McEnroe. Arthur Ashe est devenu capitaine de l’équipe américaine de Coupe Davis.

Toujours pour des raisons qui m’échappent, j’éprouve pour ce gentleman un respect sans limite, une sorte de dévotion.

Autant j’adorais son style sur le terrain – technique parfaite, recherche des trajectoires, montées au filet – autant j’admire sa classe lorsqu’il est obligé de contrôler les caractères bouillants de ses jeunes compatriotes, toujours prêts à chercher noise aux arbitres.

On saute encore une dizaine d’années. Je suis journaliste tennis et l’on m’envoie couvrir les Masters qui se déroulent à Francfort, en Allemagne.

On est en 91. Comme souvent quand j’en ai l’occasion, je traîne dans les allées et les coulisses lorsque le stade n’est pas encore tout à fait réveillé ou quand il s’endort tranquillement. Ce jour-là, la chance me fait monter dans l’un des salons réservés aux journalistes et consultants télé. Je suis seul.

Du moins, c’est ce que je pense.

Car, au fond de ce salon, debout et contemplant le terrain déserté, Arthur Ashe. Mon idole.

J’hésite.

Puis je me dis que ce serait idiot de ne pas profiter de ce moment unique.

Je m’approche.

Il me voit, son regard est ce que j’espérais, ce dont je ne doutais pas en fait : bienveillant, sympathique, avenant.

« Monsieur Ashe, mon nom est Patrick Haumont, je travaille pour un quotidien belge, puis-je vous prendre quelques minutes de votre temps ? »

« Of course, me répond-il avec une affabilité et amabilité qui me mettent directement en confiance. »

Commence alors un dialogue entre un monstre du monde du tennis et un passionné groupie journaliste.

De cet entretien, une question – réponse résonne encore en moi avec douleur et respect. Jamais je n’oublierai cet extrait qui, en réalité, ne prendra du relief que quelques mois plus tard.

« Monsieur Ashe, nous sommes au début des années 90, vous n’avez pas 50 ans et on a l’impression que vous avez déjà réalisé tous vos rêves ? »

« Détrompez-vous, me répond-il alors. J’ai des projets plein la tête. Je ne vais pas vous les énumérer tous mais je peux vous assurer que je suis pris au moins jusqu’au début des années 2000. Il y a tant à faire, pour les jeunes joueurs de tennis qui n’ont pas les moyens, pour les jeunes des ghettos ou des banlieues. Et puis, j’aimerais aussi m’occuper de ma famille. Ne vous inquiétez pas pour moi, je ne m’ennuierai pas pendant la décennie qui vient. »

Si Arhur Ashe tient tellement à s’investir pour les jeunes des banlieues c’est parce qu’il se souvient de sa jeunesse à lui, passé à Richmond, dans un Etat de Virginie peu enclin à accepter les noirs dans les clubs huppés de tennis ou de golf. Le papa d’Arthur s’occupait pourtant d’un parc de détente dans lequel, précisément, se trouvaient des terrains de tennis. Mais le petit Arthur était obligé de se cacher pour y pratiquer le sport qui le rendra célèbre.

Aujourd’hui, non loin de là, trône une statue le représentant…

Mais j’en reviens à cette question – réponse.

En avril 1992, Arhur Ashe reçoit un coup de téléphone d’un journaliste de USA Today. Lequel a entendu dire que le joueur de tennis, déjà victime d’une crise cardiaque en 1979, était malade, très malade. Atteint, en fait, du virus HIV, oui, le virus du sida.

Arthur Ashe est abasourdi. Il connait son état depuis 1988 mais estimait que cette maladie ne le concernait que lui et sa famille. Il ne voyait pas l’intérêt de la rendre publique.

Le 18 avril 1992, pourtant et suite à ce coup de fil odieux, il organisera dans l’urgence une conférence de presse. Je n’y étais pas mais j’ai pu lire le jour-même le compte rendu via une agence de presse.

A mon tour, j’étais abasourdi.

Triste et vide. Mais aussi – et surtout ? – groggy par le respect qui ne cessait de croître en moi.

A l’époque, rappelez-vous, le sida était bien plus mortel qu’il ne l’est aujourd’hui. Il ne se passait pas une semaine sans que la liste des morts ne s’allonge. A l’époque, toujours, les télévisions organisaient moult soirées pour tenter de sensibiliser la population.

La conférence de presse d’Arthur Ashe correspondait donc à une annonce de sa mort imminente.

Ce qui me glaça le sang.

Me glaça d’autant plus le sang car, tel un boomerang, me revint cette réponse à ma question posée un an plus tôt, alors qu’il savait évidemment déjà qu’il avait contracté le virus :

« J’ai des projets plein la tête. Je ne vais pas vous les énumérer tous mais je peux vous assurer que je suis pris au moins jusqu’au début des années 2000. Il y a tant à faire, pour les jeunes joueurs de tennis qui n’ont pas les moyens, pour les jeunes des ghettos ou des banlieues. Et puis, j’aimerais aussi m’occuper de mes enfants. Ne vous inquiétez pas pour moi, je ne m’ennuierai pas pendant la décennie qui vient. »

Chaque année, mais bien plus souvent que le 1er décembre, je pense à cet homme d’exception et je porte en ce premier jour de décembre le pins de sa fondation, la Artur Ashe Fondation

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