Germain Gigounon, avec G, comme dans Gladiateur

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27/11/2015 - GHENT - Flanders Expo - Draw ceremony - MATCH1 - Germain GIGOUNON - Kimmer COPPEJANS - Steve DARCIS supporting David GOFFIN ©Philippe Buissin/ IMAGELLAN

Aujourd’hui, je ne vais pas vous parler du Gladiateur Steve Darcis, dont je vous conte les batailles depuis des lustres. Non, je vais évoquer les autres gladiateurs qui ne montent pas sur la piste du Cirque Maxence à Rome mais bien sur celles, bien plus discrètes, des tournois dit mineurs, dotés de 15 ou 25.000 dollars.

Ils s’appellent, pour ne parler que des Belges, Yannick, Niels, Jonas, Jeroen, Julien, Christopher, Kimmer, Omar, Romain, Maxime, Germain…

Romain, Maxime, deux noms qui font penser à l’Italie et à la splendeur de Rome.

Germain. Leur cousin.

Ces joueurs, plus tout jeunes, pas encore vieux, sont de vrais gladiateurs. Pas connus comme l’étaient Spartacus, Crixus ou Verus dans le temps, ni comme Steve le Shark ou Rafa aujourd’hui. Non, ce sont les gladiateurs de fond d’arène, qui, de semaine en semaine, de mois en mois, d’année en année, vont de petits tournois à moyennes compétitions.

Qui, de temps en temps, voient le soleil au bout du tunnel mais qui, le plus souvent, ne parviennent pas à saisir les rayons qui se présentent à eux.

Sans pour autant baisser la tête, abdiquer, abandonner.

Ah, il y a bien des moments de découragement, de dures disputes avec le coach – quand ils peuvent s’en payer un -, avec la famille, qui doit débourser pour leur permettre de vivre leur rêve, avec eux-mêmes tant ils savent que leur cause est le plus souvent perdue.

J’ai, toujours, eu un faible pour ces joueurs. J’ai, depuis toujours, suivi, non pas leurs exploits, mais leurs petites performances, leurs succès qui leur font tant de bien.

J’ai, depuis que j’observe le tennis, toujours eu un regard fasciné et encourageant envers ces joueurs dits de deuxième zone qui, sans cesse, remettent leur ouvrage sur le métier.

Prenons par exemple Yannick Mertens.

Yannick va avoir 31 ans dans quelques semaines, le 25 juin très exactement.

Il est actuellement 316e mondial. Son meilleur classement en simple : 179, en août 2015. Il a gagné pas moins de 25 tournois ITF en simple, 12 en double. Et il a disputé…. 17 qualifications en Grand Chelem sans JAMAIS réussir à en sortir. Imaginez la frustration…

Malgré cela, Yannick poursuit sa quête d’une consécration qui, d’année en année, est de plus en plus improbable. De semaine en semaine, de Tunisie en Grèce, en passant par l’Egypte, la Turquie. Pas des grands clubs comme Roland Garros, non, souvent des resorts hôtels qui organisent trois ou quatre tournois d’affilée, proposant des chambres à prix réduits…. Qu’il est conseillé d’ailleurs de prendre si vous voulez bénéficier d’un traitement de faveur.

Yannick va avoir 31 ans, et, encore et toujours, il espère.

Dans un autre sport, comme le football, il serait riche. Très riche. 320e mondial, en foot, vous donne accès à l’une des 20 meilleures équipes du monde. Avec des salaires mensuels qui dépassent bien souvent les 100.000 euros.

Cette année, en tournoi, Yannick Mertens a gagné… 4986 dollars. En deux mois et demi. Faites le compte.

Sur sa carrière, qui a commencé en 2006, il a gagné 453.516 dollars. Soit 34885 dollars par an. Desquels il faut retirer les taxes, les frais, importants, et l’éventuel salaire du coach. Pour Yannick, cela va encore car son coach est son papa….

Et comment font—ils alors ? Ben, si vous regardez bien, vous constaterez que ces gladiateurs-là disparaissent régulièrement du circuit parce qu’ils disputent les interclubs. En Belgique, bien entendu, mais aussi, souvent, en France, aux Pays-Bas et en Allemagne. Sans ces interclubs, sans les primes qui y sont liées, ils ne pourraient pas continuer leur carrière, sauf ceux, bien entendu, dont les parents son financièrement à l’abri, ce qui est loin d’être le cas de la majorité.

J’ai parlé de Yannick, qui, en 17 tentatives, n’est donc jamais sorti des qualifs de Grand Chelem.

Je vais maintenant parler de Germain Gigounon.

Je le connais depuis bien avant qu’il ne joue au tennis.

Puis, il a commencé à frapper la balle. Vers 5 ou 6 ans, il me donnait le classement mondial par cœur. Il le lisait dans Play Tennis, l’apprenait et me le débitait.

Il avait l’œil, la gouaille, l’envie.

Germain Gigounon qui a gagné l’Astrid Bowl 2007 et qui, couché sur le terrain de l’Astrid près de Charleroi, les poings serrés et sous les yeux de dizaines de Binchois un peu fous, rêvaient, déjà, encore, d’aller un jour à Roland Garros.

Pour y disputer les qualifs, bien, entendu, mais, surtout, pour un jour monter sur un grand court.

Il lui faudra attendre 8 ans.

De juin 2007 à mai 2015.

8 ans de tournois principalement mineurs, mais aussi de Challengers.

8 ans d’espoirs.

8 ans et voilà Roland Garros.

Les qualifs.

Premier tour face à Machado. 7-6 6-2.

Deuxième face à Kudryatsev, tout de même 126e mondial. 4-6 6-4 6-1.

Troisième et dernier tour. Contre Alejandro Falla. 111e mondial, 11e tête de série.

Le match, sans doute, le plus important de la carrière de Germain Gigounon.

Il ne le saura d’ailleurs pas tout de suite, mais ce match allait aussi avoir un impact inconsciemment négatif.

J’y reviens.

Gigounon – Falla. Il y a des Belges dans les tribunes. La famille, bien entendu. Le papy Francis, omniprésent.

6-2.

A un set du Graal.

Oui, du Graal. Quand, comme Germain, vous naissez sur la terre battue et que vous avez du talent et de l’envie, vous ne rêvez que de cela : jouer le tableau final de Roland Garros. Une consécration, un but quasi ultime.

6-2.

6-2 5-2.

A un jeu.

Le temps s’arrête.

Et la balle de match se transforme en victoire.

Huit ans après l’avoir fait à l’Astrid Bowl, Germain Gigounon se couche sur la terre de Roland Garros.

Sa carrière vient de basculer. Il est entré dans la cour des grands.

Il va monter sur le court des grands.

Au premier tour, il sera opposé à un autre propriétaire d’un magnifique revers à une main, Richard Gasquet.

Pendant une manche, il fait jeu égal, ou presque.

Pendant deux sets, il est costaud, il est fier. Il n’est pas Spartacus, mais il a le droit de fouler l’arène de Suzanne Lenglen. Quasi la plus belle du monde.

Pour lui.

Et après ?

Ben après, l’air de rien, sans s’en rendre compte, cela n’a plus si bien été.

Après Roland, en 2015, Germain perdra au premier tour à Furth, en qualifs à Wimbledon, au premier tour à Padoue. Il fera un joli quart à Todi, un Challenger, mais s’inclinera d’entrée à Tampere, Biella, Liberec, …..

Monté 185e mondial en août 2015, il connaîtra une chute vertigineuse par la suite.

258 fin 2015.

278 fin 2016.

Mais, surtout, 833e fin 2017.

Il sera même 929eme le 15 janvier dernier.

929eme.

Que s’est-il passé ?

Des blessures, bien entendu, sont venues l’empêcher de vivre des saisons complètes.

Mais il y a aussi eu une bien légitime baisse, non pas d’envie, non pas de motivation, mais une baisse d’adrénaline.

Pourquoi légitime ?

En fait, et c’est évidemment inconscient, Germain, en atteignant le tableau final de Roland Garros, a atteint son objectif de vie professionnelle. Je ne dis pas qu’il s’en est contenté mais, au fond de lui, au fin fond de son intelligence, il savait, sans le savoir réellement, qu’il ne ferait sans doute jamais beaucoup mieux. Qu’entrer sur le Lenglen serait sans doute son moment. LE moment de sa carrière.

Il continuait à s’entraîner, mais sans doute, inconsciemment toujours, avec un peu moins d’intensité.

Il allait dans les tournois, évidemment, mais sans doute avec moins de certitude sur la raison pour laquelle il y allait.

Et les choses, fatalement, n’allaient plus aussi bien.

Les questionnements, les discussions, parfois âpres et dures, j’imagine, avec le coach et, peut-être aussi, les proches.

Il fallait une remise en question. Totale.

Et, fin de la saison dernière, il a pris une décision : « je vais aller m’entraîner en Espagne ».

Et il est parti, seul.

A l’académie de David Ferrer.

Pour tout vous dire, je ne pensais pas que c’était une solution, mais il fallait absolument qu’il tente quelque chose.

Soit il arrêtait sa carrière, soit il tentait un truc.

Il a tenté.

Et il est parti.

En Espagne.

1e tournoi de l’année : un 15.000  à Majorque, quart de finale.

2e tournoi, les qualifs d’un autre 15.000 (les qualifs !). Il s’en sort et va au 2e tour.

3e tournoi. Un 15.000 toujours, en Egypte, cette fois. Qualifs, encore. Il en sort et va en demi en simple, en finale en double.

4e tournoi, toujours en Egypte, toujours un 115.000. Demi en simple, demi en double.

5e tournoi.

La semaine dernière.

Un 25.000 en Espagne.

Il gagne le simple, avec des succès face à 3 top 300 ! Il gagne le double.

Oh, attention, hein, rien n’est fait. Mais cela fait du bien.

Et comment !

Non seulement, il a gagné un peu d’argent. Mais il va aussi prendre 170 places au classement de lundi prochain (ben oui, les tournois dits mineurs ne sont comptabilisés que une semaine plus tard). Mais, surtout, il a retrouvé le sourire.

Ce sourire qui ne vient qu’avec le goût de la victoire.

Le sourire qui vous libère parce que, vous savez, à nouveau, pourquoi vous êtes là.

Pourquoi vous avez continué.

J’avoue, une fois encore, que je n’étais pas persuadé que Germain avait fait le bon choix.

Je me demandais aussi – et je lui ai dit souvent – pourquoi il ne visait pas le double.

Mais, hier, quand j’ai vu sa victoire, en simple, je me suis dit qu’il la méritait.

Qu’il avait osé prendre une décision, se remettre en question.

La route est longue, très longue, mais là, maintenant, il sait qu’elle est à sa portée.

Que le Top 300, qui lui permettrait d’envisager une poursuite de carrière dans une saison 2019 qui va être riche en changements pour ces gladiateurs, est atteignable.

Alors, oui, je suis fier de Germain.

Oui, je suis fier de Yannick.

Ou de Maxime, qui, lui, a gagné le 15.000 d’Héraklion le jour de son carnaval.

Je suis fier de tous ces gladiateurs qui, de jour en jour, de semaine en semaine, vont sur les terrains, sur les pistes, et donnent tout ce qu’ils ont.

Loin des caméras et des dollars.

Oui, je vous dis bravo.

Bravo les gars.

Bravo Germain.

PS: comme me le fait remarquer Fred à juste titre, ce texte peut être lu au féminin 😉

5 COMMENTS

  1. Pas grave, mais bon c’est le Cirque Maxime à Rome… Et c’était un hippodrome. Les gladiateurs se produisaient généralement au Colisée.

  2. J’ai aussi un profond respect pour ces gladiateurs.
    Sans oublier les « gladiatrices » (je suppose que le féminin de ce mot n’existe pas vraiment) qui se nomment Kimberley, Marie, Elyne, Hélène, Magali, Britt, Margaux, Eliessa, Deborah et j’en passe. Si ça doit être angoissant de partir sur la route pour un garçon, ça doit sans doute l’être encore un peu plus pour ces jeunes filles de parfois 20 ans à peine.

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