Eliott et le gladiateur

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20/09/2015 - BRUSSELS- Forest National - Worldgroup Semifinal - 5thmatch - Davis Cup Belgium vs Argentina - Steve DARCIS ©Philippe Buissin/ IMAGELLAN

Lundi 13 janvier 2020. Eliott voit le jour à Ottignies. Eliott, c’est le fils d’Edouard et de Juliette. Edouard, c’est le fils d’Amortie et Lob. Eliott, c’est mon petit-fils.

Mercredi 15 janvier 2020. A Melbourne. Elliot bat le gladiateur. Elliot, avec deux l, c’est Elliot Benchetrit, le Français qui restera comme étant le dernier vainqueur de Steve Darcis.

Il n’y a pas de hasard. Jamais. Ni en tennis, ni dans la vie.

Si Eliott et Elliot se sont croisés bien involontairement cette semaine, c’est comme si l’on voulait que, dans quelques années, quand mon petit foulera forcément les terrains de tennis, je puisse lui conter par le menu la carrière de Steve.

Car, oui, si mon petit fils Eliott avait envie de s’y mettre – après tout, son papa a joué, son oncle et papy sont encore série B – je lui parlerais bien évidemment de différents joueurs belges. Et, pour la hargne, l’envie, la force de caractère, pour la capacité à se relever, pour la faculté de ne jamais abandonner, un seul nom me viendra à l’esprit: celui du Shark.

« Tu sais Eliott, dirai-je alors à mon petit, tu portes le prénom d’un Dragon, mais Steve, lui, c’était un requin. Pas un requin dans le sens rapace, mais un requin dans le sens qu’il était capable, dans chaque situation, de voir les opportunités. De se frayer un chemin dans le jeu de son adversaire souvent plus fort que lui sur le fond. Mais pas sur la forme.« 

« Tu sais, Eliott, lui dirai-je aussi, Steve n’était pas le meilleur joueur du monde, loin de là. Il n’était pas le plus doué, loin de là. Il n’avait pas la main d’un Rochus, ni la vélocité d’un Goffin, ni le coup droit d’un Dewulf (oui, Eliott connaîtra forcément tous ces joueurs, puisque c’est mon petit fils ;-). Non, Steve n’était pas le plus fort. Mais bon dieu, quelle volonté. Quelle abnégation. Quel courage. »

« Oui, j’ai utilisé le mot courage. Ce que je ne fais quasiment jamais pour un joueur de tennis ou pour un sportif. JAMAIS. Car j’estime que le courage, le vrai, il est dans les mains des pompiers – comme ceux qui se battent en Australie pour le moment -, ou dans celui de ceux qui risquent leur vie pour autrui. Mais, là, oui, pour Steve, pour le Shark, je parlerai de courage. Car il fallait en avoir pour sacrifier son corps afin d’offrir quelques points mythiques à l’équipe belge de Coupe Davis. Il fallait en avoir, du courage, pour puiser au fond de son être l’énergie pour battre Rafaël Nadal à Wimbledon, avant de devoir renoncer et traverser un désert. Il fallait en avoir pour, jour après jour, si souvent, durant de si longues périodes, aller chez le kiné ou l’ostéopathe, se faire curer les ligaments. »

« C’est qu’il a souffert le Steve. Sur le terrain, car son corps n’avait la force de son mental. En dehors du terrain, car son corps nécessitait régulièrement des soins parfois douloureux. Dans sa vie familiale, aussi, lorsque sa petite a traversé une galère que l’on ne souhaite à personne. Quelques jours après que cette galère soit arrivée à bon port, Steve a encore joué en Coupe Davis. Et il a gagné, laissant couler sur ses joues mais aussi sur celles de ses proches, des larmes de joie, de satisfaction. De bonheur, tout simplement. »

« Non, Eliott, mon petit, Steve n’a pas le plus beau palmarès. Et, non, Eliott, malgré son surnom de « Mister Coupe Davis », ce n’est pas lui qui a les plus belles statistiques dans cette compétition qui a été tuée par l’argent juste avant ta naissance. Non, mais peu importe les chiffres, Eliott, peu importe. Ce qui compte, ce n’est pas toujours ce que l’on fait, mais les souvenirs que l’on laisse. Steve a marqué les esprits. Il a marqué les gens. Il a marqué les spectateurs. Il a marqué les téléspectateurs. Parce que, jamais, il ne renonçait, je te l’ai déjà dit. Non, donc, tu as raison, Eliott, Steve n’est pas le meilleur. Mais il restera malgré tout dans la tête de tous. Pour sa générosité sans faille, pour son caractère très fort . Par sa capacité à vivre d’émotions (les chiens ne font pas des chats, hein, Marie-Agnès?). Steve reste dans l’histoire du tennis belge par cette offrande permanente qu’il présentait à ses fans. »

« Oh oui, il a parfois foiré ses matches. Comme son dernier match en Belgique à Anvers, comme son dernier match tout court, à Melbourne. Mais il a aussi réussi à se magnifier. Avec lui, on ne savait jamais à quoi s’attendre. Il pouvait briller, il pouvait se transcender. Mais il pouvait aussi passer à travers. Mais personne ne s’en souvient, de ces passages à travers. Car, avec Steve, seul le bon reste. Seul les bons souvenirs demeurent. Seuls les larmes de bonheur, de joie, de transpiration. »

« Eliott, mon petit, je ne vais pas t’apprendre le slice de Seve, c’est un coup qui, déjà de son temps n’existait plus vraiment. Je ne vais pas non plus t’apprendre son service, mon dieu non. Non, Eliott, je ne vais pas t’apprendre à jouer comme lui, c’est impossible. C’est juste impossible. Mais je vais t’apprendre, si besoin en était, à te battre.

« Mais, papy, c’est quoi, quand même, un slice? »

« Attends, je te montre Eliott. »

« Et il gagnait des points avec cela?

« Oui Eliott, il gagnait des points. Et des matches. Et des tournois puisqu’il en a remporté deux. Et il a battu des monstres, comme Rafaël Nadal, tu sais l’Espagnol qui vient de gagner son 25e Roland Garros. Et il a été deux fois en finale de la Coupe Davis. Deux fois… »

« Il t’a marqué, ce joueur, hein Papy? »

« Oui, Eliott, il m’a marqué. Car je me souviens de tous ces moments forts qu’il m’a offerts. Je me souviens de ma première interview, quand son papa Alain l’avait prévenu que je pouvais être un peu dur et que Steve avait un peu peur. Je me souviens de nos échanges téléphoniques, quand il souffrait le martyr. Je me souviens de ses regards, quand il avait besoin de réconfort. Je me souviens de celui échangé avec Julien Hoferlin, son pote parti trop tôt. Je me souviens de ce gladiateur des courts, de ce coeur en or. »

« Tu es triste, Papy? »

« Non, Eliott, je ne suis pas triste. Steve a juste arrête sa carrière en 2020, deux jours après ta naissance. Mais il est toujours actif. Après avoir été engagé par la fédé, il est devenu capitaine de l’équipe nationale. Et il a encore réussi de formidables résultats. »

« Dis, Papy, tu crois qu’un jour, je pourrai jouer pour lui? »

« Ce n’est pas le plus important, petit, pas le plus important. Le plus important c’est de tout donner. Après, les résultats, tu sais…. »

« Mais au fond, Papy, pourquoi tu me parles de Steve? »

« Parce que, mon chéri, il n’y a jamais de hasard. Le dernier joueur à avoir battu Steve, deux jours après ta venue au monde, il s’appelait Elliot. »

« Eliott, comme moi? »

« Non, pas exactement, Elliot, avec deux L. »

« Ah, oui, c’est pas pareil… »

5 COMMENTS

  1. Bel hommage, dommage qu’il faille parler d’hommage. je dirais juste d’HOMME – âge
    il restera un grand Homme dans nos cœurs de joueurs de tennis belges!

  2. Merci infiniment pour ce bel hommage, cher Patrick! (et bienvenue sur la planète à Eliott)

    Merci pour une magnifique carrière toute en générosité, en combativité, en finesse et en émotions, cher Steve! Et bons vents pour la suite…

  3. Avec mes frères, on l’appelait le « vieux pirate », ou le « terminator », parce qu’il donnait l’impression d’être toujours en mesure de livrer bataille, même avec le dos brisé, un genou en compote ou une épaule disloquée. Cette résilience incroyable, combinée à ce revers slicé défensif ont rendu fous plus d’un adversaire.

    Je retiendrai surtout ses deux simples contre l’allemagne en huitième de finale de coupe Davis en 2017 (pour rappel, il nous qualifie presque à lui tout seul en gagnant deux matches contre des joueurs qui lui étaient techniquement et physiquement supérieurs). Surtout celui contre Zverev. Juste après un marathon en 5 sets contre Kohlschreiber, il aurait dû se faire laminer. C’était un de ces moments où rien ne semblait l’atteindre, où il restait debout en regardant son adversaire dans le blanc des yeux jusqu’à ce que ce dernier se mette à trembler.

    J’ai des frissons rien qu’à repenser à ces matches… Finalement, c’est peut-être logique que la coupe Davis s’arrête en même temps de sa carrière.

    Bon vent, vieux pirate…

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